Jean-Baptiste Simon, un avocat et apiculteur parisien contempteur, au milieu du XVIIIe siècle, de la « monarchie féminine » au sein de la ruche, et défendu par Voltaire.

En 1740, l’avocat au Parlement de Paris Jean-Baptiste Simon1 publie (anonymement) à La Haye, chez Pierre de Hondt, la première édition de : « Le Gouvernement admirable, ou la République des abeilles avec les moyens d’en tirer une grande utilité ». Un manuel de « bon gouvernement des abeilles »  en 51 chapitres –« vous ne trouverez dans ce livre ni érudition, ni style fleuri, mais la simplicité qu’exigent des instructions ». L’auteur s’y oppose d’emblée à la « détestable et punissable méthode », largement utilisée à l’époque de l’étouffement des abeilles pour récolter dans la ruche miel et cire/ Mais il développe aussi d’emblée de longues considérations politiques.

Cette fois éditées à Paris avec le nom de l’auteur, les deuxième (1742) et troisième (1758) éditions, ont un titre très légèrement modifié : « Le Gouvernement admirable, ou la République des abeilles, avec les moyens d’en tirer une grande utilité, par M.J.Simon, Avocat en Parlement et Censeur royal ». Mais elles se distinguent de la première édition par nombre de pages polémiques contre « M. de R. » [René-Antoine Ferchault de Réaumur, 1683-1757 ], dont les travaux majeurs sur les insectes, dont les abeilles, viennent d’être publiés, et sont largement diffusés en Europe à partir du milieu du siècle 2. Après avoir loué les qualités de la recherche, des textes et des planches de Réaumur, Simon en arrive cependant au coeur de son propos: ses doutes nadicaux sur la nature de la monarchie féminine dans la ruche (alors qu’on sait avec certitude depuis la fin du XVIe siècle que le « roi des abeilles » dont on a parlé pendant des siècles est, en réalité, une femelle); son scepticisme ironique et mordant face à l’abeille-mère et au mode de reproduction qu’elle monopoliserait, en contradiction de la morale naturelle.

Simon s’essaie donc longuement à concevoir une monarchie mixte, associant un roi et une reine. Celle-ci pond effectivement, mais des oeufs destinés exclusivement à la reproduction de la caste royale -les autres oeufs de la ruche étant le produit de l’accouplement des abeilles mâles et femelles. Ce qui lui permet de défendre une répartition classique des rôles dans le pouvoir: certes c’est la reine qui pond, mais c’est bien le roi qui exerce le pouvoir politique et symbolique réel.

Comme certains de ses confrères apiculteurs anglais depuis plus d’un siècle, Jean-Baptiste Simon est très préoccupé par le sort misérable des faux-bourdons dans la tripartition de Réaumur: des mâles sans dards, oisifs, paresseux, et liquidés par les abeilles en fin de saison? Ces faux-bourdons peuvent-ils vraiment être des mâles, alors qu’ils ne sont pas armés et que les abeilles le seraient?: « L’expérience nous apprend que la nature (…) ne donne à aucune espèce d’animaux des armes aux femelles pour la défense et la conservation de leurs mâles ; mais qu’elle nous montre le contraire, en donnant des armes aux mâles pour la défense et la conservation de leurs femelles ». Qui donc sont ces bourdons « occupés à couver, [qui] n’ont d’autre occupation que celle de manger et de s’ébattre (…), à l’instar des femmes, dont la faiblesse en général ne leur permet pas d’être exposées aux fatigues d’un travail pénible, leur complexion délicate devant les dispenser des peines auxquelles les hommes sont assujettis par la nature… »?3

Pendant que ses homologues anglais insistent sur la chasteté naturelle des abeilles, sur la pudeur de leur attitude, Simon file la métaphore du harem… à l’envers: comment concevoir « qu’une seule abeille (…) ponde la quantité d’œufs suffisante pour produire 40 ou 50000 petites abeilles et plus? (…) Cette mère unique femelle dans une Ruche, au milieu d’un sérail d’un grand nombre de bourdons, tous mâles, et un nombre prodigieux d’abeilles communes, qui ne sont ni mâles ni femelles, doit être bien tourmentée par tant de mâles, s’ils ont du penchant pour la propagation ! ». La morale ne peut que s’opposer à une telle potentialité de sexualité débridée. Il lui paraît bien plus raisonnable d’accepter la présence dans la ruche d’un Roi et d’une Reine «  laquelle est capable seule de pondre l’œuf ou les œufs destinés à perpétuer la race royale ». L’honneur du mâle est donc sauf dans ce schéma de couple monarchique…

Simon va curieusement trouver, à partir de l’édition de 1758, un soutien de poids auprès de Voltaire, l’apiculteur de Ferney, qui intervient à plusieurs reprises dans le débat, et en particulier dans son article « Abeilles » du Dictionnaire philosophique de 1764. Voir notre analyse sur ce site : https://larepubliquedesabeilles.com/2015/09/01/1764-une-lecture-critique-de-larticle-abeilles-dans-le-dictionnaire-philosophique-de-voltaire/


REFERENCES

[Anonyme: SIMON Jean-Baptiste][1740], Le Gouvernement admirable, ou la République des abeilles Avec les moyens d’en tirer une grande utilité, à La Haye, chez Pierre de Hondt, 1740, 284p.Un deuxième tirage en Hollande existe « en vente à Paris, rue Saint-Jacques, chez Lambert et Durand », avec une gravure de frontispice différente. En ligne : http://books.google.fr/ebooks?id=6IRlAAAAMAAJ

SIMON Jean-Baptiste [1742], Le Gouvernement admirable, ou la République des abeilles Avec les moyens d’en tirer une grande utilité, Par M.J.Simon, Avocat en Parlement et Censeur royal, àParis, Chez Thiboust, 1742, Nouvelle édition, revue, corrigée & augmentée considérablement, 390p. + 5 planches.

SIMON Jean-Baptiste[1758], Le Gouvernement admirable, ou, La République des abeilles, et les moyens d’en tirer une grande utilité. Troisieme édition, revue, corrigée, & considérablement Augmentée. Paris, chez Nyon, dédiée à Languet de Gergy, curé de Saint-Sulpice, 1758, Troisième édition, revue, corrigée & considérablement augmentée, 410p. + 5 planches. En ligne :http://books.google.fr/books?id=ooVlAAAAMAAJ


NOTES

1 On ne dispose d’aucun élément biographique conséquent sur J-B.Simon au-delà des trois éditions de son ouvrage, et des commentaires favorables de Voltaire.

2 René-Antoine FERCHAULT de REAUMUR (1683-1757), Mémoires pour servir à l’histoire des insectes, Amsterdam, 6 vol. 1737-1748 ; et Paris, Imprimerie royale, 1740, 728p. (Abeilles : Mémoires 5 à 13 du tome 5).

– Trad.all. Oeconomische Abhandlung von den Bienen (…) , Frankfurt, 1759

– Trad.angl. The Natural History of Bees (…), London, 1744

Trad.ital. Storia delle api, Milano, 1750

3 SIMON [éd.1758],  op.cit. Les citations sont toutes comprises entre les p.1-38