Lecture. « Les Abeilles grises » d’Andreï Kourkov : un apiculteur ukrainien entre « zone grise » du Donbass sécessionniste et Tatars malmenés dans la Crimée annexée par la Russie. A lire dans le contexte de la guerre d’agression poutinienne de 2022.


Андрей КУРКОВ, Серые пчелы, Київ-Киев, Фоліо, 2018, 299ст. (Русский Язык)
Andreï KOURKOV, Les abeilles grises, traduit du russe (Ukraine) par Paul Lequesne, Ed. Liana Levi, 2022, 400p.

Ce dixième roman d’Andreï Kourkov, écrivain ukrainien russophone, publié en russe en Ukraine en 2018 (l’auteur n’est pas édité en Russie), paraît en français début février 2022. Quelques jours donc avant la guerre d’agression générale lancée le 24 février contre l’Ukraine par le dictateur du Kremlin. On ne peut donc le lire sans penser en permanence aux images de la guerre, mais aussi à ses tenants et aboutissants. Car les tribulations du personnage principal ont pour cadre et pour ambiance les abcès formés par un conflit régional sanglant ouvert en 2014 par la sécession de la région ukrainienne du Donbass, organisée à Moscou, et concomitante de l’invasion et de l’annexion de la péninsule de Crimée par la même Russie.

1/ Un hiver de guerre dans la « zone grise » du Donbass sécessionniste

Coincé dans la « zone grise » du Donbass, entre les séparatistes prorusses et l’armée ukrainienne, le petit village de Mala Starogradivka ne compte plus que deux habitants, Sergueïtch et Pachka. Les autres ont précipitamment quitté le village au début de la guerre, « les vieux et les vieilles les derniers ». Ils ont parfois laissé une pancarte sur leur maison: « LES PROPRIETAIRES SONT EN VIE ». On est sur la ligne de front, dans un no man’s land imprécis sans électricité, au-dessus duquel se croisent des tirs d’artillerie sporadiques et aléatoires. Les obus s’égarent parfois sur les maisons, les patrouilles des deux camps sont agressives. Il est difficile d’aller récupérer pour l’enterrer dans un sol gelé le corps d’un soldat abattu par un sniper installé dans le clocher de l’église. Le sniper, « Vovka, un gars venu d’Omsk », mourra déchiqueté par une mine placée sous son lit par on ne sait qui.

Au 37, rue Lénine, Sergueïtch, le héros du livre, ancien inspecteur de la sécurité des mines de charbon, est apiculteur. Ne supportant plus une société villageoise oppressante et cancanière, sa femme l’a quitté depuis des années, partie en ville avec leur fille. Il vit seul avec ses abeilles, six ruches, qui hibernent dans la grange. Sergueïtch croit au pouvoir bénéfique de ses abeilles, qui autrefois attirait des clients venus parfois de loin pour profiter de séances d’apithérapie : même le gouverneur de la province, accompagné de ses gardes du corps , venait à l’occasion faire la sieste en s’allongeant sur les ruches, « parce que le bourdonnement des abeilles l’endort mieux qu’un somnifère. » Et il payait – bien- en dollars… Depuis, la Société régionale d’apiculture [du Donbass] est devenue Société républicaine d’apiculture [du Donetsk] et Sergueïtch n’en faisait plus partie.

A quelques centaines de mètres, rue Chevtchenko (le peintre et poète qui a prophétisé la liberté de l’Ukraine contre l’Empire russe au XIXe siècle…), réside son ennemi d’enfance, Pachka. un râleur impénitent. «Il [Sergueïtch] le regardait et songeait que s’ils n’étaient pas restés les deux seuls habitants du village, jamais il ne lui aurait adressé de nouveau la parole. Ils auraient vécu ainsi parallèlement, chacun dans sa rue et chacun sa vie. Et jamais jusqu’à leur mort ils n’auraient eu d’autre conversation. S’il n’y avait eu la guerre.» C’est déjà le troisième hiver de guerre, gris et froid, monotone et dangereux.

Les deux hommes vivent chacun et ensemble d’expédients, de dons et de trocs. Ils besognent entre les pots de miel de l’apiculteur (une bonne monnaie d’échange), du thé noir brûlant, les bocaux préparés à l’automne, les cierges récupérés dans l’église bombardée, de petits trafics de vodka et de saucissons. Ils sont obligés de coopérer pour ne pas sombrer, malgré des points de vue divergents sur le conflit. Pachka tisse en cachette des relations fructueuses avec ses amis séparatistes et leurs « protecteurs russes », qui le pourvoient en pain et en vodka. Sergueïtch sympathise avec un jeune soldat ukrainien, qui passe parfois le voir dans l’obscurité. Une nuit, Sergueïtch décide d’intervertir les plaques des rues Lénine et Chevtchenko. Il préfère vivre avec un poète ukrainien qu’avec un politicien soviétique…

2/ D’un checkpoint à l’autre, un périple chaotique en Tchetviorka vers la Crimée

Le printemps venu, Sergueïtch décide de chercher pour ses abeilles un endroit plus calme et plus ensoleillé. En Crimée, par exemple, où il a l’adresse d’un apiculteur tatar, Ahtem, rencontré avant la guerre lors d’un congrès apicole. Ils y avaient partagé la même chambre pendant quelques nuits. Ayant chargé ses six ruches sur la remorque de sa vieille Tchetviorka (un antique break Lada Jigouli), et stocké des pots de miel dans son coffre, le voilà qui part à l’aventure vers le sud, sans itinéraire précis. Un voyage à hauts risques, dans un paysage de désolation : « des ruines d’usines soviétiques, les squelettes d’anciennes serres. » Parce que les routes sont défoncées, les bas-côtés parfois minés, les ponts détruits. Parce que les checkpoints des deux camps se succèdent. Sergueïtch est sans cesse rattrapé par le conflit en cours. A chaque checkpoint, à chaque étape, il doit affronter la méfiance que lui valent son statut d’habitant de la « zone grise », entre les deux camps, son vieux passeport, ses sauf-conduits froissés, sa plaque d’immatriculation du Donbass. Ses ruches pourraient abriter de la contrebande…

Le récit est à la fois absurde et picaresque. A mi-chemin de la Crimée, il s’installe pour quelques semaines à la lisière d’un bois, pour laisser ses abeilles butiner avec entrain : « trois à la lisière du bois, espacées de deux mètres, et les trois autres à deux mètres devant les premières, décalées d’un intervalle ». Il a une tente et un petit matériel de camping. Une icône devant laquelle brûle une bougie. Il emprunte un extracteur « à l’apiculteur du village, qui vendait son miel à Odessa ». Sergueïtch a une liaison avec l’accorte épicière du village, Nadia, chez laquelle il a troqué des pots de miel. « Le saucisson comme les vêtements pouvait varier en prix, alors que le miel, quel qu’il fût, de trèfle ou de sarrasin, gardait une valeur constante. Comme le dollar. » Cette liaison d’un « étranger du Donbass » avec une Ukrainienne est mal vue dans le village. Surtout quand tous ses habitants se rassemblent au bord de la route pour accueillir l’arrivée du cercueil d’un jeune soldat tué au front. Deux villageois ivres et agressifs viennent briser toutes les vitres de la Tchetviorka, et donnent un coup de hache sur une ruche.

L’apiculteur doit repartir vers le sud, vers le poste-frontière de Tchongar. Sur un transformateur, à la peinture noire : « A 18km, occupant russe ». Une voiture défoncée, une vieille remorque : le franchissement par cet équipage improbable de la frontière de la Crimée annexée est surréaliste. Sergueïtch doit affronter en même temps militaires, douaniers, policiers, agents de la police politique, tous aussi suspicieux que corrompus. A leurs yeux, il est nécessairement un espion, un provocateur, un trafiquant… Jusqu’à ce que le récit répété de l’agression de son véhicule dans un village ukrainien (« vous êtes tombé sur des bandéristes ? ») ne provoque l’intérêt de l’appareil de propagande russe : la télévision locale est convoquée pour interviewer « un courageux apiculteur du Donbass victime des sauvages ukrainiens. » Et on le gratifie d’une grosse liasse de roubles pour faire réparer sa Tchetviorka.

3/ En Crimée annexée, les Tatars musulmans maltraités par les cosaques et le FSB

Quand Sergueïtch arrive dans le village de Kouïbychevo, sur la route de Sebastopol, il ne retrouve pas Ahtem. Celui-ci, militant tatar, a été enlevé par des cosaques, et a disparu depuis. A la demande de son épouse et de ses deux enfants, Sergueïtch tente une démarche auprès de la police de Bakhtchissaraï, où il comprend qu’Ahtem a été liquidé par les services de sécurité, les véritables maîtres de la péninsule annexée par la Russie en 2014.

Les Tatars, le seul groupe qui s’est ouvertement opposé à l’annexion russe, sont particulièrement ciblés. Et pas seulement par les organes du pouvoir. Dans le village de Kouïbychevo, au pied du mont Mangoup, cohabitent difficilement la communauté tatare musulmane et turcophone, (exilée en Asie centrale par Staline, revenue en Crimée sous Khrouchtchev), et les Russes orthodoxes.

« Vos Tatars, là, on va les expulser, déclara la vendeuse. Ils ne nous aiment pas… Nous, nous sommes russes, et notre gouvernement russe, ils ne le respectent pas. On va sûrement les forcer à retourner dans leurs ouzbekistans. Ils auraient mieux fait d’y rester bien tranquilles plutôt que de revenir ici… – Mais c’est leur terre, objecta timidement Sergueïtch. – Leur terre ? C’est la meilleure ! s’indigna la femme benoîtement. Elle est russe et chrétienne, et ça depuis la nuit des temps ! Bien avant les Tatars, les Russes ont apporté de Turquie le christianisme ici. À Chersonèse. Il n’y avait alors aucun musulman. Ce sont les Turcs qui plus tard les ont envoyés en même temps que l’islam. Poutine, quand il est venu, a raconté lui-même tout ça : ici, on est en sainte terre russe. – Bon, moi, je ne connais pas l’histoire. Les choses peuvent s’être passées de mille façons. – Les choses se sont passées comme Poutine l’a dit, insista la vendeuse. Poutine ne me ment pas. »

Le corps d’Ahtem est restitué à sa veuve, mais le quartier tatar est occupé pour l’occasion pendant plusieurs semaines par les forces spéciales, la police, et les militaires. Les obsèques se déroulent sous haute tension. L’électricité est fréquemment coupée dans le quartier, les maisons perquisitionnées. Et Sergueïtch est a nouveau pris entre plusieurs feux, tenu en suspicion par l’imam tatar ; attaqué par les orthodoxes pour fréquenter une famille tatare ; et surveillé jour et nuit par une police politique paranoïaque, qui ne comprend pas comment cet individu a pu obtenir d’entrer en Crimée.

Le FSB vient même inspecter ses ruches, posées dans la montagne, et en emporte une « pour vérification » : « quand vous avez franchi la frontière, vous avez enfreint le règlement. Le service sanitaire n’a pas contrôlé vos abeilles. Et vous savez bien que les abeilles sont vecteurs de maladies, elles pourraient contaminer leurs congénères de Crimée. » La surveillance est étouffante. L’oeil de Moscou est partout. « Köpekler… les chiens » – le surnom donné localement aux agents du FSB…

Seules ses abeilles permettent à l’apiculteur de conserver un peu d’optimisme et de confiance dans l’humanité. Elles butinent activement, et lui donnent plusieurs récoltes de miel, qu’il extrait avec la famille d’Ahtem. Elles sont une société idéale, le (vrai) communisme réalisé : après beaucoup d’autres dans la longue histoire philosophique de l’apiculture et de la société des abeilles, organisée et industrieuse, « il pense que l’abeille est le seul animal à achever une société parfaite »..

Son visa arrivant à échéance, Sergueïtch doit entreprendre le voyage de retour. On lui a rendu au dernier moment la ruche emportée « pour inspection ». Il en trouve les abeilles très grises, différentes de ses autres colonies. A Tchongar, le franchissement de la frontière pour sortir de Crimée est aussi difficile que y entrer. D’autant qu’il est accompagné d’Ayşe, la fille d’Ahtem. Son père mort, son frère arrêté à son tour et envoyé à l’armée, elle a réussi à convaincre sa mère de la laisser partir faire des études universitaires en Ukraine. Et l’on comprend que c’est sans espoir de retour. Comme pour tous les Tatars de Crimée partis en exil après 2014 vers l’ouest, pour s’installer en particulier à Lviv (Lvov).

Sergueïtch rentre dans sa « zone grise », y retrouvera Pachka, et y réinstallera ses ruches. Mais auparavant, il se sera débarrassé en route des abeilles grises du FSB…

4/ « Récit drolatique » ou « farce amère » ?

Les critiques françaises de l’ouvrage oscillent entre « le récit drolatique » et « la farce amère ». Comme il le reconnaît volontiers lui-même, Andreï Kourkov n’aurait jamais imaginé en écrivant « Les Abeilles grises » que la guerre viendrait mettre un éclairage très particulier sur son livre. Et les noms de lieux résonnent désormais différemment : Donetsk, Marioupol, Melitopol, Kherson, Zaporijjia…

Le roman a été rédigé quelques années après le début de la guerre du Donbass, en 2014. Une guerre de 8 ans et de 14 000 morts entre l’armée ukrainienne et les séparatistes prorusses de Donetsk et de Lougansk, armés par Poutine. Une guerre trop vite classée en Occident dans la catégorie des « conflits gelés », au gré de cessez-le-feu constamment remis en question et de pourparlers enlisés. Mais ces « conflits gelés » des confins de l’ex-Empire soviétique (du Karabakh à l’Ossétie du sud, de l’Abkhazie à la Transnistrie, de la Crimée au Donbass) ont, pour Moscou, vocation à évoluer si besoin est en guerre ouverte. Ce à quoi nous assistons depuis l’agression russe contre l’Ukraine le 24 février 2022.

Le camp de Sergueïtch et de Kourkov, c’est une évidence, c’est celui de la paix et de l’humanité, de la résilience et de l’optimisme. Mais, écrite avant l’invasion de l’Ukraine, cette fable doit désormais se lire à l’aune du choix actuel de la barbarie par le dictateur de Moscou, obsédé par ses fantasmes impériaux.

Jean-Paul BURDY

L’auteur, Andreï Kourkov

Andreï Kourkov est né à Leningrad en 1961, et a grandi en Ukraine : « Je suis un Russe ethnique, je suis devenu un Ukrainien politique ». Il vit à Kiev, est polyglotte, mais écrit en russe. Il est président du PEN Club ukrainien.

Le jeudi 24 février 2022, réveillé à l’aube par les premières explosions dans la capitale ukrainienne, Andreï Kourkov écrit sur son compte Twitter:

« La guerre a commencé. Hitler a démarré la guerre à 4 heures du matin, Poutine à 5 heures. Cela ne fait pas beaucoup de différence… »


Andreï Kourkov, 2018

L’itinéraire de l’apiculteur, de la « zone grise » à la Crimée, dans l’édition russe de l’ouvrage.