« Madame Vicat » (Catherine Elizabeth de Curtas), apicultrice et innovatrice vaudoise (1712-1772)

« Madame Vicat » (Catherine Elizabeth de Curtas), apicultrice vaudoise (1712-1772)

Catherine Elizabeth de Curtas (1712-1772) est plus connue sous son nom « d’épouse de M.Vicat, professeur en Droit à Lausanne ». « Madame Vicat » est une des rares apicultrices des Lumières dont on ait gardé la trace écrite, à la fois par sa correspondance, par ses articles, et par les nombreux ouvrages de la fin du XVIIIe siècle ou du début du XIXe siècle qui font référence à ses travaux.

Lectrice attentive du tome V de L’Histoire des insectes du grand entomologiste René-Antoine de Réaumur 1, qu’elle cite fréquemment 2, elle s’intéresse aux parasites et ennemis des abeilles qui affaiblissent les ruches en paille qu’elle entretient dans la campagne lausannoise en 1761-1762. Suivant les conseils de son contemporain Formanoir de Palteau, grand promoteur français des ruches en bois, elle installe un essaim dans une ruche en bois vitrée, pour en observer l’évolution 3. Constatant son étouffement par la fausse teigne, elle décide d’expérimenter différents moyens d’observer d’abord, de lutter ensuite contre la menace: installation d’un tiroir sous des ruches en paille; comparaison ,par comptage des butineuses, des avantages respectifs d’une ruche en paille et d’une ruche en bois « de la construction de M.Paltau » (sic); pose d’une ruche en paille sur une hausse en bois; transvasement d’une ruche en paille vers une ruche vitrée; comparaison chiffrée de la vigueur des essaims et de leur production de miel selon les différentes configurations, etc. Elle en arrive à critiquer de manière méthodique certaines propositions de Palteau concernant l’organisation des ruches en bois, pour proposer des améliorations

Son texte permet de détailler ce qu’est une démarche d’expérimentation scientifique dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle: confrontation de la théorie (Réaumur, Maraldi 4, Palteau) à la pratique; reproduction des expériences pour confirmer la validité des tâtonnements et des intuitions; observation sans relâche, et souvent fastidieuse, du comportement des abeilles -avec l’importance fondamentale du regard à travers les parois de la ruche vitrée, qui est le contraire épistémologique de la camera obscura, la chambre noire qu’était jusque là la ruche en paille; travail d’équipe avec des assistants: un jeune paysan pour l’observation, un menuisier pour la construction et l’amélioration des ruches; tenue d’un cahier, journal de bord rigoureux des observations et des expériences; discussions et échanges d’expériences avec d’autres apiculteurs de la région de Lausanne; propositions d’amélioration des techniques et des pratiques, etc.

Madame Vicat en arrive à concevoir un nouveau modèle de ruche, qu’elle fait construire par son menuisier. Sur une dizaine de pages, elle en décrit précisément à la fois les plans -illustrés par des planches gravées en fin d’article, et le mode d’emploi. C’est une ruche de type horizontal, extensible latéralement à la belle saison. Ce texte, et quelques autres mémoires, font d’elle l’un des innovateurs -le masculin s’impose, faute d’autres apicultrices qui aient laissé des traces écrites- en matière de perfectionnement des ruches en bois qui commencent alors à se développer chez les bourgeois ou aristocrates qui cherchent toujours à trouver « le meilleur gouvernement » possible pour la « République des abeilles »…

« Madame Vicat », admise à la Société des Abeilles de Haute Lusace (présidée par le pasteur et célèbre apiculteur Adam Gottlob Schirach) passera ainsi à la postérité, car elle sera citée par ses contemporains et ses successeurs: son voisin et quasi contemporain le Genevois -et aveugle- François Huber (en 17895 ), le pasteur Schirach (en 1771, il publie une lettre de Mme Vicat sur la reine des abeilles 6), les Anglais Samuel Bagster (qui publie en 1834 une excellente gravure de « la ruche de Madame Vicat »7), Edward Bevan (en 1842) ou H.D.Richardson (en 1847).


REFERENCES:

VICAT Madame [1764], née de CURTAS (1712-1772), Observations Sur les abeilles, Société œconomique de Berne, Mémoires et observations recueillies par la Société œconomique de Berne, 1764, p.93-146, avec deux planches.

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VICAT Madame [1769], née de CURTAS (1712-1772),Expériences sur un nouveau moyen de multiplier les abeilles, Société œconomique de Berne,Mémoires et observations recueillies par la Société œconomique de Berne, 1769, p.81-94 (trad.all. 1771)


NOTES:

1 De REAUMUR (FERCHAULT de REAUMUR) René-Antoine (1683-1757) [1740], Mémoires pour servir à l’histoire des insectes, Amsterdam, 6 vol. 1737-1748 ; et Paris, Imprimerie royale, 1740. (Abeilles : Mémoires 5 à 13 du tome V, 1740, 520p.)

2 Dans son mémoire de 1764, elle développe une note qui occupe pratiquement toute la page 122, sur la description de la forme des cellules par Réaumur, et fait référence aux observations du célèbre mathématicien italo-français Jacques-Philippe Maraldi, qu’elle a lues dans une livraison des Mémoires de l’Académie des Sciences de Paris de 1712.

3 de PALTEAU (FORMANOIR DE PALTEAU) Guillaume Louis (1712-) [1756], Nouvelle construction de ruches de bois, avec la facon d’y gouverner les abeilles, inventée par M. Palteau, premier commis du bureau des vivres de la généralité de Metz, et l’histoire naturelle de ces insectes. Le tout arrangé & mis en ordre par M***, Metz, Chez Joseph Collignon, imprimeur du Roi, à la Bible d’Or, 1756, 422p.

4 MARALDI Jacques Philippe (Giacomo Filippo) (1665-1729) [1712],Observations sur les Abeilles, Paris, Mémoires de l’Académie royale des Sciences, 1712 ; tr.néerl., Aanmerkingen over de Byen, Amsterdam, 1715 ; tr.allde : Betrachtungen der Bienen, 1712 ; tr.ang. : Observations on Bees, Phil.Hist.Mem.Royal Academy of Sciences, no 4, 1742, p.168-176.

5 Aveugle depuis l’adolescence, F.Huber (1750-1830) est pourtant considéré comme un des meilleurs observateurs des abeilles à la fin du XVIIIe siècle: il s’est, pour cela, appuyé pendant des années, sur son domestique et assistant François Burnens, et sur son épouse Marie-Aîmée, étroitement associée à ses travaux (et à qui il rend hommage dans ses textes). Cf.: HUBER François  [1789/1814/1841] , Nouvelles observations sur les abeilles (Neue Beobachtungen an den Bienen ; New observations on the natural history of bees, 1806), Genève, 1789, 1792 ; Nouvelles observations sur les abeilles suivi d’un manuel pratique de la culture des abeilles, Paris, Debray, 1796. Nombreuses éditions et traductions : Edimbourg 1792, 1796, 1806 ; Paris & Genève, chez Paschoud 1814, 354p.+479p.; Natural History of the honeybee. A new edition with A memoir of the author and appendix. Observations on the natural history of bees. by François Huber, London, 1821, 1829, 1841…

6 Adam Gottlob SCHIRACH (1724-1773) est pasteur luthérien en Haute-Lusace (près de la frontière entre le sud du Brandebourg et le nord de la Bohême). Il est l’auteur de nombreux articles de théologie et de rituels chrétiens en langue sorabe, dans laquelle il prêche et écrit couramment. Mais il est surtout connu dans toute l’Europe par ses travaux (en allemand) sur la reine des abeilles et les techniques apicoles, qui citent nombre de ses homologues contemporains, entomologistes et apiculteurs, de Réaumur à Buffon ou à Swammerdam, et bien d’autres. Il a, en particulier, fait connaître les travaux de Formanoir de Palteau sur les ruches en bois , de Charles Bonnet, de Madame Vicat.

Dans la première édition (1766) de son « Sächsischer Bienenvater : oder des Herrn Palteau von Metz neue Bauart hölzerner Bienenstöcke, nebst der Kunst, die Bienen zu warten, und einer Naturgeschichte dieser Insekten. / Aus d. Französ. übers. Und als ein praktisches Bienen-Buch hrsg. Von Adam Gottlob Schirach. Mit einer Vorrede Herrn D. und Prof. Schrebers », Leipzig, 1766 (en ligne : http://publikationen.ub.uni-frankfurt.de/frontdoor/index/index/docId/15511. ), il reproduit à l’identique dans sa planche VII la gravure de la ruche de Madame Vicat présentée ci-dessus.

Dans l’édition de 1771 de la traduction de l’allemand par Jean-Jacques BLASSIERE (1736-1791) de son : « Histoire naturelle de la Reine des Abeilles, avec l’art de former des essaims: on y a ajouté la correspondance de l’auteur avec quelques sçavans, et trois mémoires de l’illustre Bonnet de Genève sur ses découvertes », La Haye, 1771, 270p. + planches (la première édition date de 1766. En ligne : https://books.google.be/books?id=UAMOAAAAQAAJ), il imprime la « Lettre de Madame Vicat, écrite de Lausanne le 25 avril 1770 à Monsieur Vogel, de Mutzau », se trouve pages 149 à 162 de l’édition de 1771 de Schirach et Blassière. Cf. ci-dessous la page 149. Lire le texte :

7 BAGSTER Samuel (1800-1835) [1834] , The Management of Bees. With a Description of the « Ladies’Safety Hive », London, S. Bagster and W. Pickering, 1834, 244p.; 1838, 1865.