1569 : « La ruche de la Sainte Eglise romaine ». Une satire calviniste de la papauté par Philippe de Marnix de Sainte-Aldegonde

Frontispice de: Philippe de MARNIX de SAINTE-ALDEGONDE – Philips van MARNIX van SINT-ALDEGONDE [1569], “Den Byencorf der H. Roomsche Kercke, door Philips Marnix Heer van St-Aldegond [La ruche de la Sainte Eglise romaine…], ou: De Roomsche Byen-korf”, Utrecht, 1569.

Edition de 1648

1/ “La ruche de la Sainte Eglise”: un titre anodin pour une satire calviniste virulente de la papauté de Rome

Derrière une apparente défense de l’Eglise catholique, comparée à une ruche, se déploie une virulente satire calviniste de celle-ci par Philippe de Marnix (1540-1598), l’une des principales figures et de la rébellion des Pays-Bas contre l’occupation espagnole, et de la réforme protestante néerlandaise. L’ouvrage, en prose, et ironiquement dédié à l’Inquisiteur Sonnius, se présente comme complémentaire d’un petit texte apologétique de l’Eglise romaine, rédigé en 1566 par Gentian Hervet, evêque de Bois-le-Duc : « Missyve oft seyndbrief aende verdoolde van den Christen gheloove ». En réalité, de Marnix fait s’exprimer un clerc catholique qui veut défendre l’Eglise et critiquer les calvinistes. Mais à trop louer les grands docteurs de la foi catholique, il étale involontairement leurs faiblesses, leurs erreurs, leurs manipulations. Le texte est un pamphlet contre les dérives et les vices de l’Eglise de Rome. Il est vrai que, depuis des décennies, celle-ci offrait abondante matière à l’antipapisme: le règne des Borgia, sous Alexandre VI (1492-1503), avait culminé en la matière, que ce soit aux yeux de Savonarole à Florence, de Luther à Wittenberg, ou des caricaturistes qui le transforment en Antechrist.

L’ouvrage de Marnix, qui ressortit de la catégorie du « pseudo éloge » (il aboutit au contraire de ce à quoi il prétend), a connu, sur la longue durée, un succès extraordinaire dans les Pays-Bas protestants et dans l’Europe réformée du nord-ouest, en lutte contre les Habsbourg d’Espagne catholiques, et contre la Contre-Réforme catholique. A partir de la première éditions en 1569, on a recensé au minimum 28 éditions en langue néerlandaise en deux siècles (la dernière en 1862!) ; 14 éditions en langue allemande à partir de la première traduction en 1576 ; plusieurs éditions en anglais à partir des traductions de 1579 et 1636, et une traduction en latin. Ce succès éditorial l’a fait comparer parfois à celui de « L’Eloge de la folie » d’Erasme (1511). Le style de l’ouvrage de Marnix a souvent été comparé à celui de Rabelais, l’auteur multipliant les formules satiriques,  les jeux de mots,  le comique de vocabulaire, les formules acérées.

Contraints de fuir le royaume de France après la révocation en 1685 de l’Edit de Nantes, nombre de huguenots (calvinistes) iront s’installer dans les Etats allemands protestants -en particulier le Brandebourg et la Prusse, mais aussi aux Provinces-Unies, havre polyglotte de tolérance religieuse, et centre européen d’une l’imprimerie libre qui ouvre la voie au libre examen. C’est pour ces huguenots français que Marnix va rédiger en français un « Tableau Des Differens De La Religion », publié à Leyde (Leiden) entre 1599 et 1605. Contrairement à ce qui est souvent avancé, ce n’est pas la traduction française de « La Ruche romaine », mais un ouvrage original. Même si l’auteur continue là à utiliser l’arme de la satire contre l’Eglise catholique romaine.

2/ Philippe de Marnix de Sainte-Aldegonde / Philips van Marnix van Sint-Aldegond (1540-1598): un théologien calviniste, et écrivain polémiste.

Portrait de Manix par Hendryk Bary, 1671

Philippe de Marnix, seigneur de Saint-Aldegonde (Bruxelles, 1540- Leiden, 1598) a été un des grands auteurs réformés du XVIe siècle, écrivant en latin, en français et en néerlandais. Né à Bruxelles dans une famille de magistrats, il a étudié à Louvain, Paris, Dôle, Padoue. Et surtout mené des études de théologie à Genève, la “Jérusalem réformée”, auprès de Jean Calvin et de Théodore de Bèze. Il en revient calviniste convaincu. Théologien, c’est aussi un redoutable polémiste contre l’Eglise romaine. Il correspond en plusieurs langues, mais surtout en latin, avec la galaxie humaniste et réformée européenne, publie lettres, essais, pamphlets. Deux ans avant « La Ruche romaine », il publie ainsi en français une “Vraye narration et apologie des choses passées au Pays-Bas, touchant le fait de la religion(1567). où il fait l’apologie de l’iconoclasme.

De Marnix a joué un rôle de premier plan dans l’histoire politique des Pays-Bas des années 1560-1590, alors en lutte contre la domination espagnole et catholique de Philippe II de Habsbourg. Contre les dogmes de l’Inquisition, il serait l’un des rédacteurs du Compromis des Nobles, qui revendiquait le liberté de conscience En 1567, condamné à mort, ses biens confisqués, il doit s’enfuir de Bruxelles, où le duc d’Albe a entrepris de rétablir brutalement l’ordre catholique espagnol. C’est pendant son exil de cinq ans à Brême qu’il rédige son pamphlet “La Ruche romaine. En 1571, il entre au service de Guillaume d’Orange, comme secrétaire chargé des missions politiques confidentielles, et de missions diplomatiques à Paris, Londres, Worms, Utrecht. En 1583, il devient bourgmestre de la ville d’Anvers, qui assiégée par les Espagnols, doit finalement capituler en 1585.

De Marnix se retire alors dans son domaine de Zélande où, en dehors du jardinage, il se consacre à sa correspondance, et à la traduction des versions hébraïque et grecque de la Bible et des Psaumes de David. Il a également rédigé un traité de pédagogie, s’est intéressé à la cryptologie. Il a joué un rôle important dans le développement de l’université de Leyde/Leiden, où il mourra. Il y était chargé de traduire la Bible en néerlandais pour l’Eglise réformée des Provinces-Unies. On lui attribue enfin, sans preuves vraiment convaincantes, la rédaction de l’hymne national néerlandais, le Wilhelmus van Nassouwe.

3/ La ruche, une fois de plus métaphore du corps social.

Edition de 1577

La ruche du frontispice a évidemment la forme de la tiare trirègne du pape (voir ci-dessous), comme l’attestent les clés de Saint-Pierre, mais elle surmontée ici d’un croissant très musulman… Elle symbolise le pouvoir du roi des abeilles-pontife, son palais romain vers lequel convergent des abeilles-clercs. Une fois de plus, nous sommes en plein dans l’anthropomorphisation de la ruche, métaphore d’un corps social, en l’occurrence ecclésiastique.

La ruche est l’Eglise. Le pape (sur le devant de la ruche, avec sa tiare), les cardinaux, les évêques (arrivant devant la ruche, reconnaissables à leurs couvre-chefs), les prêtres, les moines forment les différentes catégories d’abeilles et d’insectes qui peuplent la ruche. Les premiers sont grassement nourris et enrichis par les derniers, qui leur apporte le miel : le produit de la vente des indulgences, une des principales ressources de l’Eglise à l’époque, et cible centrale des 95 Thèses de Luther en 1517 (l’abeille sur le côté droit de la ruche porte une indulgence), et du trafic des reliques (les abeilles en haut à droite portent un reliquaire). Plus les cardinaux et les évêques sont proches du roi de la ruche (le pape), plus ils sont plantureux et rubiconds. Le petit peuple de la ruche (les prêtres ordinaires, les moines, présentés comme mouches, guêpes et frelons) doit vivre plus modestement sur la laine des moutons, dont ils vont essayer de sucer le sang….

Ed.1577

Jean-Paul Burdy


Références de l’ouvrage de Marnix, et études:

Philippe de MARNIX de SAINTE-ALDEGONDE – Philips van MARNIX van SINT-ALDEGONDE [1569], Den Byencorf der H. Roomsche Kercke, door Philips Marnix Heer van St-Aldegond [La ruche de la Sainte Eglise romaine…], ou: De Roomsche Byen-korf,Utrecht, 1569. Sous le nom de l’auteur, ou parfois sous pseudonymes, au minimum 28 rééditions en néerlandais aux XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles.

> première traduction allemande en 1576, par Johann FISCHART [1576], suivie de 13 autres éditions: Vereinigter Bienen-Korb der Heiligen Römischen Kirche bescrieben durch Philippvm Marnix, Herrn von S.Aldegond, Amsterdam 1576.

> première traduction anglaise par John STILL (ou STELL) [1579], The Beehive of the Roman Catholic Church / The Romish Beehive, London, 1579;

> autre traduction anglaise par George GILPIN [1636], The Beehive of the Romish Church: a Worke of all Good Catholikes too be read, and most necessary to be vnderstoode: wherein both the Catholike religion is substantially confirmed, and the heretikes finely fetcht over the coales, translated from Dutch into English by George Gilpin the elder,London, Dawson, 1636, 748p.

> une adaptation en français (qui n’est donc pas une traduction): Philippe de MARNIX de SAINTE-ALDEGONDE, Tableau Des Differens De La Religion, Leyden, Iean Paedts, 1599-1605

> Philippe de MARNIX de SAINTE-ALDEGONDE , Vraye narration et apologie des choses passées au Pays-Bas, touchant le fait de la religion, 1567.

> Une biographie par Edgar QUINET [1854], Marnix de Sainte-Aldegonde,Fondation de la République des Provinces-Unies, Paris, Adolphe Delahays libraire, 1854, 261p. Mise en ligne par l’Université du Québec, 2004: Le livre au format Word à télécharger.

> Une analyse sémantique par F.E.BEEMON, “Poisonous Honey or Pure Manna: The Eucharist and the Word in the « Beehive » of Marnix of Saint Aldegonde, Journal of Church History, vol. 61, 1992

> Une réflexion politique et juridique pertinente sur l’émergence de la République des Provinces-Unies, qui évoque longuement l’action politique de Marnix mais, curieusement, n’évoque à aucun moment ses ouvrages de polémique religieuse, et en particulier La Ruche romaine: Blandine KRIEGEL, La République et le Prince, Paris, PUF, 2011, 392p.

La tiare (trirègne) du pape Alexandre VI Borgia (1492-1503), Anonyme allemand, Peinture sur bois du XVIe s., Musée des Beaux Arts, Dijon

« Ego sum Papa / Je suis le Pape »: Le pape Alexandre VI en Antechrist, en 1558, dans l’ouvrage de l’anglican anglais John Bale

La tiare (trirègne) du pape Pie V (1566-1572), contemporain de l’ouvrage de Manix

Extrait de « La Ruche romaine », traduction de Marnix :

«La ruche en laquelle nos mouches se logent, s’assemblent et font leur ouvrage, se fait de souples et fortes claies et osiers de Louvain, de Paris ou de Cologne, bien subtilement entrelacées; on les nomme communément à Louvain sophismes; on les trouve à vendre chez les corbeillers de l’Eglise romaine, comme chez Jean Scot, Thomas d’Aquin, Albert le Grand et autres semblables maîtres qui ont été fort subtils en cet art. Or, pour la plus grande sûreté, il faut encore lier ces claies et les joindre ensemble avec de gros câbles ou cabales judaïques ou talmudiques, et y tirer dessus de bon ciment bien composé de vieilles ruines, dont les vieux et caducs conciles ont été maçonnés, brisé et estampé bien menu, et mêlé avec de la paille coupée que les apothicaires nomment palea decretorum, l’arrosant à chaque fois de l’écume ou bave des anciens docteurs, et y mêlant aussi quelque peu de chaux fraîche de Trente. Tout cela, bien broyé ensemble, se mêle avec du sablon tiré des puits creusés de l’humaine superstition, ou bien de ce sable dont les anciens hérétiques enfilaient leurs cordons; tu peux aussi ajouter un peu de ce limon glueux, ou bitume des Indes, qui est une matière fort lente et tillasse, dont jadis la ville et la tour de Babel fut cimentée, et se tire hors du lac de Sodome et Gomorrhe… car cela est plaisant à l’oeil, et est cause que les mouches y logent et conversent plus volontiers.»