L’Anglaise Eva Crane (1912-2007), une apidologue autodidacte devenue une figure majeure de la vulgarisation de la recherche apicole contemporaine.



Eva Crane (1912-2007) a été l’une des figures majeures de la recherche apicole contemporaine. Mathématicienne de formation, elle abandonne pendant la Seconde Guerre une carrière scientifique amorcée pour se consacrer à l’étude des abeilles, transformant une simple curiosité en vocation intellectuelle. Directrice de l’IBRA pendant plus de trois décennies, elle a structuré un champ de recherche jusque-là éclaté grâce à un travail monumental de documentation, de comparaison et de diffusion scientifique. Voyageuse infatigable, elle parcourut plus de soixante pays pour observer les pratiques apicoles du monde entier, produisant des synthèses devenues des références internationales. À une époque où peu de femmes occupaient de telles responsabilités scientifiques, elle s’est imposée grâce à sa rigueur, son indépendance intellectuelle et une vision globale de l’apiculture. Elle laisse une œuvre monumentale (plusieurs centaines de publications), dont l’héritage est prolongé par le Eva Crane Trust.

Une brève biographie (1912-2007)

Ethel Eva Widdowson, épouse Crane, née à Londres en 1912, a grandi dans une famille cultivée où l’éducation tenait une place importante. Ayant précocement manifesté des aptitudes pour les sciences et les mathématiques, elle obtient une bourse pour étudier les mathématiques au King’s College de Londres, et soutenir un doctorat en physique nucléaire. En 1939, elle épouse James Crane. La Seconde Guerre infléchit sa trajectoire intellectuelle : enseignante puis chercheuse en mathématiques, elle s’intéresse à l’apiculture par hasard, lorsqu’on lui offrit (en cadeau de mariage !) une ruche peuplée pour « prendre sa part » dans l’effort de guerre – substituer le miel au sucre. Sa curiosité initiale devient progressivement une vocation scientifique. Jusqu’à son décès en 2007, publiant jusqu’au dernier jour, elle consacrera plus de six décennies à rassembler, ordonner et analyser des connaissances jusque-là dispersées sur les abeilles, leurs produits et l’apiculture mondiale.

De la physique nucléaire aux abeilles

Formée d’abord comme mathématicienne et physicienne, Eva Crane enseigne à l’université puis travaille au War Office durant la guerre. À la fin du conflit, elle réoriente son activité vers l’étude scientifique de l’abeille, un domaine alors peu structuré. En 1949, elle devint directrice du Bee Research Association, future International Bee Research Association (IBRA). Durant les années 1950 à 1970, elle développa une méthodologie bibliographique et documentaire pionnière (Lexiques multilingues, listes de chercheurs et publications magazines en apiculture, etc.), éditant plusieurs revues scientifiques et compilant des milliers de références. À partir des années 1970, elle publia ses premiers ouvrages de synthèse, intégrant biologie, histoire, géographie et ethnologie de l’apiculture. Après sa retraite institutionnelle en 1984, elle poursuivit un travail de recherche indépendant, notamment pour deux grandes sommes : The Archaeology of Beekeeping (1983) et surtout The World History of Beekeeping and Honey Hunting (1999, près de 700 pages).


Une grande voyageuse à la poursuite des abeilles

A l’instar de l’Américain George Benton au début du siècle, puis de Frère Adam dans les années 1940-1970), Eva Crane a parcouru entre 1949 et 2000 plus de 60 pays sur tous les continents, une entreprise assez exceptionnelle à son époque pour une femme scientifique voyageant seule – on a pu la comparer à Freya Stark, (1893-1993), grande exploratrice du Moyen-Orient. Ses déplacements visaient d’abord à documenter empiriquement les pratiques apicoles locales, les sous-espèces d’abeilles, les matériaux traditionnels et les interactions entre sociétés humaines et pollinisateurs. Elle considérait que la connaissance apicole ne pouvait être réduite aux seules dynamiques européennes ou nord-américaines : il fallait comprendre comment, depuis des millénaires, les peuples avaient développé des systèmes techniques adaptés aux environnements tropicaux, subtropicaux, méditerranéens ou montagnards. Ses voyages avaient également un objectif comparatif : identifier des invariants culturels, des innovations régionales et des trajectoires historiques de domestication. Enfin, ils répondaient à son souci d’établir des réseaux internationaux, condition essentielle pour faire émerger une recherche réellement globale sur l’apiculture. Ces voyages ont fourni la matière à de nombreux articles, et à ses derniers grands ouvrages de synthèse. Son ouvrage le plus proche de l’autobiographie est d’ailleurs un recueil tardif (2003) de ses récits de voyage, Making a Bee-line.

Le développement de structures de recherches sur l’abeille et l’apiculture

À la tête du Bee Research Association à partir de 1949, Eva Crane transforme une petite organisation de passionnés en un centre international majeur. Elle y développe et publie des instruments de normalisation scientifique : bibliographies mondiales, index, répertoires thématiques et outils documentaires. Elle crée ou restructure des revues spécialisées, notamment Bee World et le Journal of Apicultural Research, pour les mettre au niveau des standards scientifiques internationaux (les deux revues ont fusionné en 2006). Sous son impulsion, l’International Bee Research Association (IBRA, 1976) devient une structure de coordination entre chercheurs, apiculteurs, biologistes, anthropologues et institutions agricoles. Elle contribue à la diffusion de bonnes pratiques apicoles et à la vulgarisation scientifique, considérant que la rigueur devait s’accompagner d’un effort de transmission. Outre plus de 2000 objets, elle a rassemblé près de 60 000 ouvrages sur l’apiculture, et une collection unique de 130 revues apicoles du monde entier (le tout conservé à la Bibliothèque nationale du Pays de Galles à Aberystwyth).

Quelques critiques sur les travaux d’Eva Crane

Certains travaux d’Eva Crane ont pu faire l’objet de critiques méthodologiques et historiographiques. Certains universitaires ont reproché à ses ouvrages, notamment The World History of Beekeeping and Honey Hunting, une vision encyclopédique trop globalisante (global survey) et technique, privilégiant la synthèse à grande échelle au détriment d’analyses régionales plus approfondies, et de leurs contextes sociaux et économiques. Le fait qu’elle se concentre sur la longue durée très largement sur Apis mellifera  (mais elle a aussi consacré de nombreux articles aux abeilles « tropicales » sur tous les continents) a parfois été critiqué comme reflétant un biais « eurocentré ». Quelques chercheurs ont aussi évoqué ce même biais quelque peu paternaliste dans la vision du monde d’une Anglaise parcourant le Commonwealth, oublieuse parfois des difficultés sociales, ou encore de la signification symbolique et culturelle de l’activité apicole de certaines communautés « indigènes ». … Ces critiques, apparemment rares, montrent surtout la complexité d’un immense travail de documentation interculturelle, et la tension aussi connue que classique entre la « recherche académique pure et savante », et des recherches appliquées menées par une femme autodidacte n’appartenant pas à une « institution académique ».

Une carrière exceptionnelle en tant que femme et non universitaire

Eva Crane s’est imposée dans un secteur d’activité et un champ scientifique, l’apiculture et l’apidologie, très majoritairement dominés par des hommes, souvent issus des milieux agronomiques, militaires (au Royaume-Uni en particulier) ou religieux (les prêtres en France et Italie, les pasteurs en Angleterre et dans le monde germanique). Dans les sociétés et revues apicoles depuis leur développement au milieu du XIXe siècle, les femmes sont confinées à des activités de secrétariat, à de brèves chroniques de « gleanings », ou aux recettes de cuisine utilisant du miel… Crane s’est fait reconnaître sans appartenir à une grande institution universitaire, et sans le soutien d’une communauté disciplinaire établie, ce qui rend son parcours d’autant plus remarquable. Même si le Royaume-Uni a fourni dans l’histoire contemporaine quelques exemples de femmes voyageuses, exploratrices, archéologues ou espionnes (de Freya Stark à Gertrude Bell, d’Agatha Christie à Mary Leakey) voyager seule pour des missions scientifiques apicoles au milieu du XXe siècle, interagir avec des apiculteurs ruraux sur plusieurs continents ou diriger une organisation internationale était assez inhabituel pour une femme, même britannique. Elle a réussi à se construire une autorité intellectuelle fondée sur la rigueur, l’exhaustivité documentaire et une vision comparatiste originale. Son statut d’autodidacte indépendante avec une vision globale lui a permis d’éviter les hiérarchies académiques qui excluaient souvent les femmes, mais exigea une discipline et une autodétermination exceptionnelles.



Le Eva Crane Trust assure la valorisation de son héritage

Le Eva Crane Trust, fondé en 2007, poursuit le travail de diffusion scientifique qu’elle avait initié. Ses missions principales sont : soutenir la recherche sur l’abeille, l’apiculture et la pollinisation ; financer des projets, bourses et publications dans ces domaines ; maintenir et rendre accessible le patrimoine documentaire rassemblé par Eva Crane ; encourager le dialogue interdisciplinaire entre biologistes, historiens, écologues et anthropologues.


SELECTION DE REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES

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Traduit en italien, brésilien, mexicain, suédois

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