1529-1564. Pourquoi Martin Luther a-t-il parfois 7 têtes, dont une tête… d’essaim d’abeilles?

« Sieben Köpffe Martini Luthers / Martinvs Lvter Septiceps » [Les sept têtes de Martin Luther], bois gravé de Hans BROSAMER, frontispice de : Doctor Johann COCLEUS (1479-1552), Septiceps Lutherus… / Sieben Köpffe Martini Luthers von hochwirdigen Sacrament des Altars… , Leipzig, chez Valentin Schumann, 1529, éd.bilingue latin-allemand, rééd. 1564.

Un pamphlet anti-luthérien

La forte personnalité de Martin Luther a fait, très rapidement, l’objet soit d’une abondante iconographie positive (en particulier de la part de son ami Lucas Cranach L’Ancien), soit d’une franche détestation de ses adversaires catholiques. L’ouvrage de l’humaniste et théologien catholique Johann Cocleus (ou : Cochleus, Cochlaeus, Cochläus ; Franconie, 1479-Breslau, 1552) s’inscrit donc dans l’abondante littérature anti-luthérienne de l’époque, dans le contexte de l’expansion fulgurante des thèses de Luther dans les Etats allemands. Celles-ci, affichées en 1517 à Wittenberg, se sont répandues comme une traînée de poudre, profitant en particulier du grand développement de l’imprimerie dans toute l’Europe. L’ouvrage a sans doute été produit dans le cercle anti-protestant de Georges de Saxe. J.Cocleus avait déjà publié, quelques années plut tôt, Glos und Comment auff den rechtem Messenhalten wider Lutherische Zwispaltung (Glose et commentaire sur le juste moyen de faire cesser le désordre et la division par le luthéranisme), 1523, s.l.

L’auteur, et le graveur Hans Brosamer (1500-1552) qui signe le frontispice de l’ouvrage, reprennent contre le moine saxon la symbolique biblique de la Bête de l’Apocalypse, forme d’hydre aux sept têtes chevauchée par la Grande prostituée (voir ci-dessous). Le corps de Luther, la Bible entre les mains, est donc représenté affublé de sept têtes et de six couvre-chefs.

La légende est posée en couronne pour qu’à chaque mot corresponde une tête:

« 1/ Doctor, 2/ Martin, 3/ Lutther (ou : Lvter), 4/ Ecclesiast(es), 5/ Schwermer (ou: Scwirmer, Svermer), 6/ Visitator 7/ Barrabas »

– Que l’on pourrait traduire par :

« 1/ Docteur, 2/ Martin, 3/ Luther, 4/ Prédicateur, 5/ Essaimeur-Schismatique, 6/ Inspecteur, 7/ Barrabas »

– Correspondant aux têtes et couvre-chefs suivants:

1-le docteur / 2-le moine / 3-l’infidèle (le Turc) / 4-le prédicateur / 5-l’enragé / 6-le fou (?) / 7- le voleur et son arme.

L’essaim comme division schismatique des croyants 

La cinquième tête de Luther retiendra notre attention : une tête échevelée, sans couvre-chef, mais entourée d’abeilles : Celles-ci entendent symboliser la rage furieuse et sans répit des prédicateurs de la nouvelle doctrine « prétendument réformée ». Et ce, sous le mot « Schwermer / l’essaimeur ». Ce cinquième mot de la légende de Brosamer-Cocleus, « Schwermer/Schwirmer » (à partir de Schwarm, l’essaim) ne peut se comprendre que si l’on sait que Martin Luther a été le premier, à cette époque, à l’utiliser pour qualifier un « schismatique ». Du coup, dans son pamphlet, Cocleus lui retourne le compliment : c’est Luther qui est schismatique.

L’essaimage est une division, une scission, chez les abeilles, comme chez les croyants. Une illustration de plus de l’anthropomorphisation du vocabulaire apicole, ici dans le champ lexical religieux de la Réforme protestante et de la Contre-Réforme catholique. Quelques années plus tard, Philips van MARNIX van SINT-ALDEGONDE (Philippe de Marnix de Sainte-Aldegonde, 1540-1598) publiera ainsi son libelle « Den byencorf der H. Roomsche Kercke, oder: De Roomsche Byen-korf » (« La Ruche de la Sainte-Eglise catholique romaine, ou : La Ruche romaine », à Utrecht, en 1569), avec un succès certain dans les pays réformés d’Europe du nord-ouest.

Johann Tetzel, le dominicain aux indulgences et aux abeilles…

On retrouve cette image des abeilles autour d’une tête sur plusieurs autres gravures. Par exemple, dans une intention inverse à celle de Cocleus, dans une gravure anonyme de 1517 caricaturant Johannes Tecelius (Johann Tetzel, ou Hans Tietz, 1465-1519), célèbre dominicain anti-luthérien, en train de vendre des indulgences en Allemagne pour terminer la construction de la basilique Saint-Pierre de Rome. Grand propagateur des tourments du Purgatoire et des souffrances des pêcheurs, il serait l’auteur des deux célèbres vers : « Sitôt que sonne votre obole/ Du feu brûlant l’âme s’envole ». Dès janvier 1518, Tetzel avait répondu aux 95 thèses de Luther d’octobre 1517 par 100 anti-thèses. On sait que le trafic des indulgences a été au cœur des critiques de Luther contre l’Eglise de Rome à partir de 1517. D’autres gravures représentent Tetzel avec les vêtements constellés d’abeilles, confortant la thématique des abeilles harcelantes.

Le dominicain Tetzel, vendeur d’indulgences, et harcelé par les abeilles

Annexe : La Grande prostituée et la bête à sept têtes

Dans le Livre de l’Apocalypse de Jean, chap.17, la Grande prostituée, image du règne de Satan sur terre, chevauche une bête à sept têtes. Cette Grande prostituée a successivement qualifié Babylone, puis l’Empire romain. Quand la Réforme se développe au début du XVIe siècle, cette prostituée incarne l’Eglise romaine et ses vices, les papes et le clergé corrompus, le trafic des indulgences. A l’inverse, l’Eglise de Rome assimile les réformés à des hérétiques démoniaques, permettant à Satan de semer le chaos parmi les croyants.

« Et l’un des sept anges qui tenaient les sept coupes s’avança et me parla en ces termes :

Viens, je te montrerai le jugement de la grande prostituée qui réside au bord des océans.

Avec elle les rois de la terre se sont prostitués,

et les habitants de la terre se sont enivrés du vin de sa prostitution.

Alors il me transporta en esprit au désert. Et je vis une femme assise sur une bête écarlate,

couverte de noms blasphématoires, et qui avait sept têtes et dix cornes.

La femme, vêtue de pourpre et d’écarlate, étincelait d’or, de pierres précieuses et de perles.

Elle tenait dans sa main une coupe d’or pleine d’abominations : les souillures de sa prostitution.

Sur son front un nom était écrit, mystérieux :

« Babylone la grande, mère des prostituées et des abominations de la terre. »

Et je vis la femme ivre du sang des saints et du sang des témoins de Jésus. »

Livre de l’Apocalypse de Jean (Jean, Apoc. 17)

La Grande prostituée et la Bête de l’Apocalypse, enluminure de Matthias Gerungdans la Bible d’Ottheinrich, Bavière, vers 1530-1532