1837-1867 : « The Queen Bee in her Hive !!! » & « The British Beehive », deux gravures de George Cruikshank sur les hiérarchies sociales britanniques à l’ère victorienne.


La ruche victorienne en 1837


> « The Queen Bee in her Hive !!! ». « Published Aug. 29th 1837 by G.S. Tregear Cheapside », & « Timothy Wasp Esq. », gravure colorée, Londres, 29 août 1837, 35 x 25 cm


Victoria (1819-1901) a 18 ans depuis peu quand elle monte sur le trône du Royaume de Grande-Bretagne et d’Irlande, le 20 juin 1837, à la mort de son père Guillaume IV. Elle règnera jusqu’au 22 janvier 1901. La gravure colorée à la main « The Queen Bee in her Hive !!! » est imprimée deux mois plus tard, le 29 août 1837, par Gabriel Shire Tregear, dans sa « Comic Print Shop » de Cheapside, à Londres. Le dessin est signé d’un certain « Timothy Wasp Esq. [Timothy Guêpe]» – pseudonyme de George Cruikshank (1792-1878) , comme le confirme trente ans plus tard une autre version de la même ruche victorienne (1867, voir ci-dessous).

Une fois de plus, dans une approche de zoomorphisation, la société des hommes est assimilée à celle de la ruche (et réciproquement, plus fréquemment encore, avec l’anthropomorphisation de la ruche). La société anglaise du couronnement de Victoria est explicitement dénoncée dans cette caricature. Plus précisément dans la hiérarchie des heureux bénéficiaires du travail ingrat du plus grand nombre.

Cette ruche-société hiérarchisée est ordonnée en neuf étages.



– Au sommet trône la jeune reine, portant couronne, sceptre et orbe. A ses pieds, cinq ecclésiastiques (« Heads of the Church ») à la bedaine rebondie, se nourrissant chacun d’une abondante dotation pécuniaire (des dizaines de milliers de guinées ou de livres). Ils sont qualifiés de faux-bourdons, profitant tous du miel (« The drones. All enjoying the honey »). Référence aux faux-bourdons de la (vraie) ruche, qui effectivement n’ont guère d’autre activité que de se nourrir sur les réserves de la colonie en attendant de pouvoir féconder une reine en vol nuptial. On sait que ces faux-bourdons sont éliminés manu militari de la ruche à l’automne, comme improductifs et parasites – la critique sociale dispose avec eux, depuis longtemps, d’un moyen commode de dénonciation des oisifs et improductifs de la société des hommes.



– Un étage en dessous, d’autres profiteurs (« Nice picking, my Dear ! ») , les bénéficiaires de la liste civile de la monarchie : « The Lords, Ladies and Gentry of civil list » , qui peuvent se gaver de miel (« sucking away ») et danser sans crainte du lendemain (« Let’s dance and sing, we have no cause of sorrow / We always got provision for to-morrow). L’étage suivant figure les dignitaires actifs : Lords du conseil de Sa Majesté, ambassadeurs, ministres, lords du Trésor, etc. Ils portent couronnes, armes ou perruques selon leur fonction. Sont ensuite figurés les piliers du système : l’armée et la marine ; et le juge suprême ( « The head of the law, with very sharp stings and very sharp claws / qui a un dard féroce et des griffes acérées »).

– Commencent ensuite les étages consacrés aux abeilles ordinaires, les abeilles travailleuses (« Common or working bees ») . Une série d’activités économiques et libérales des classes moyennes ou aisées (Poète, peintre, médecin, homme de loi, acteur, marchand). Et une liste de métiers plus ou moins rémunérateurs : tailleurs, chapeliers, gantiers, boulangers, bouchers, horlogers, imprimeurs, charpentiers, tisseuses, jardiniers, etc.



– A la base de la pyramide, les humbles abeilles (« Humble bees ») qui ne cessent de travailler pour ravitailler l’ensemble de la ruche. Y compris ceux qui essayent plus ou moins honnêtement de gagner de quoi survivre  (« Humming bees / les abeilles bourdonnantes [sans reine, donc improductives]» ; « Blackleg’s pimps / les souteneurs des filles de joie » ; « Gamblers / les joueurs » ; « Quacks / les charlatans » ; « Scamps / les coquins », etc.). La dénonciation sociale est claire dans les encarts : « Neither Queen or the drones have any resemblance to these bees, their labour is almost incessant / Ni la Reine, ni les bourdons n’ont de point commun avec ces abeilles, dont le labeur ne connaît pas d’interruption ». Et à propos des faux-bourdons (donc les locataires des trois étages supérieurs de la ruche), un cartel précise : « While their presence is thus necessary to the QUEEN, they are suffered to enjoy all the sweets of life and love, but when they become useless in the HIVE, the common bees often declare a war of extermination against them – vide Buffon on Bees / Tant que leur présence est utile à la REINE, on supporte qu’ils profitent de toutes les douceurs de la vie et de l’amour ; mais quand ils deviennent inutiles à la RUCHE, les abeilles ordinaires leur déclare souvent une guerre d’extermination – voyez Buffon sur Les Abeilles ». La menace de la révolte, voire de la révolution, est sous-entendue. La gravure fait ainsi écho à des textes contemporains : l’utopiste écossais James Bonner critique la monarchie britannique en appelant à « une ruche éclairée » et pratiquement républicaine. Le poète Shelley appelle à une rébellion contre les « bourdons aristocratiques » qui profitent indûment du miel récolté par des esclaves.

Cette gravure satirique est donc nettement critique de la société anglaise en ce début de règne victorien. Ce qui explique peut-être le pseudonyme utilisé par l’auteur, le jeune George Cruikshank se dissimulant derrière Timothy Wasp…


La ruche victorienne en 1867

> « The British Bee Hive. A Penny Political Picture for the People by their old friend George Cruikshank», gravure, mars 1867, 34 x 21 cm , © The Trustees of British Museum, Londres.


Trente ans après son dessin de 1837, George Cruikshank (1792-1878) dessine en 1867 une nouvelle version de sa ruche politique et sociale victorienne. On passe d’une représentation zoomorphe à une représentation anthropomorphe. Et d’une représentation satirique a priori critique à une représentation plus descriptive et moniste de la société. La reine, au sommet de la ruche couronnée, y est présentée en souveraine magnanime, pilier principal d’une société hiérarchisée, ordonnée et productive. Les valeurs de la monarchie parlementaire y sont soulignées : Chambre des Lords et des Communes ; impartialité de la Justice rendue par des jurys; libertés fondamentales (religion, expression, presse) ; règne de la loi et de l’équité, etc.



Les hiérarchies sociales, économiques et symboliques y sont figurées sur 9 étages (des rayons) et dans 54 cases (qui sont autant de cellules de la ruche):

– au sommet la médecine, l’enseignement, la littérature, etc.;

– en dessous , les principaux groupes productifs : les ouvriers, les agriculteurs, les commerçants, les filles et les femmes, etc.




– ensuite les métiers : boulangers, bouchers, vendeuses de lait, bijoutiers, libraires, etc. ; puis les tailleurs, forgerons, maçons, charpentiers, tisseurs, etc.

– en dessous encore, les petits métiers : conducteurs de cabs, palefreniers, cireurs de chaussures, livreurs de charbon, ramoneurs, etc.

– Enfin, les fondements de la ruche sociale sont, à la base de l’édifice, l’association de « la banque du plus riche pays sur terre », du commerce, de la marine marchande, de la marine de guerre, de l’armée et des régiments de volontaires . On est loin de l’exploitation économique et des difficultés sociales qui marquaient la base de la ruche de 1837.



En défense de l’ordre politique et social

Contrastant avec la version critique de 1837, cette image de 1867 apparaît a contrario comme une défense et illustration du principe monarchique et de l’ordre social face aux contestations multiples dont ils font l’objet, depuis le XVIIe siècle en Angleterre, et surtout depuis la Révolution française et le règne de Napoléon Ier dans toute l’Europe. Dans les années 1820-1830, puis en 1848-1849, l’agitation politique et sociale, nationale et révolutionnaire, a ainsi remis en cause institutions, organisations sociales, ordre économique, etc. La ruche et les abeilles sont souvent convoquées à l’appui des démonstrations (voir ci-dessus). Mais, à l’inverse, Thomas Nutt, auteur en 1832 d’un manuel d’apiculture maintes fois réédité, souligne le respect de la ruche pour les élites sociales. G.Cruikshank s’inscrit désormais dans la veine loyaliste et respectueuse de l’ordre politique et social, hostile à l’extension du droit de vote, alors en débat. Ce discours de l’ordre social avait déjà été particulièrement audible lors de l’Exposition de 1851 à Londres avec ses centaines de milliers de visiteurs et visiteuses, occasion pour l’influent Illustrated London News d’exalter « ce magnifique rassemblement d’abeilles industrieuses… ». L’Empire de la jeune reine Victoria est alors au fait de sa puissance, et l’Union Jack flotte sur toutes les mers du globe.


George Cruikshank, caricaturiste abstinent. Et père illégitime de famille nombreuse.

George Cruikshank, autoportrait 1858

George Cruikshank (Londres, 1792-1878) est connu comme caricaturiste (son père Isaac était caricaturiste, comme le sera son frère Isaac Robert) et illustrateur, principalement de livres pour enfants. Il a atteint la célébrité comme illustrateur des ouvrages de son ami Charles Dickens (en particulier Oliver Twist, en 1838). Dans les années 1820, il est condamné à de lourdes amendes pour ses portraits à charge de la famille royale et des politiciens de l’époque, caricaturant d’ailleurs équitablement les Tories, les Whigs et les Radicaux. Il portraiturera les Irlandais révoltés sur le mode simiesque. A la fin des années 1840, il s’engage de manière virulente dans la lutte contre l’alcoolisme et pour les ligues de tempérance (National Temperance Society, Total Abstinence Society). Après 1859, il participe à la création d’un régiment de fusiliers volontaires totalement abstinents. Marié, Cruikshank était un grand tenant de l’ordre moral. On découvrira seulement après sa mort qu’il était le père de 11 enfants illégitimes, nés d’une ancienne domestique qu’il avait installée à proximité du domicile conjugal.


SOURCES:

Fiche du British Museum pour la gravure de 1837 no 1948,0214.951 :https://www.britishmuseum.org/collection/object/P_1948-0214-951

Fiche du British Museum pour la gravure de 1867 no 1869, 1009.23 : http://www.britishmuseum.org/research/collection_online/collection_object_details.aspx?objectId=1524767&partId=1

VOLGER Richard A. (ed.), Graphic Works of George Cruikshank, Dover Publications, 1980, 200p.

NUTT Thomas, Humanity to honey-bees; or, Practical directions for the management of honey-bees upon an improved and humane plan, by which the lives of bees may be preserved, and abundance of honey of a superior quality may be obtained, London,Longman and Co., 1832, 269p.