1867 : « The British Beehive », une gravure de George Cruikshank sur les hiérarchies sociales britanniques à l’ère victorienne.

> « The British Bee Hive. A Penny Political Picture for the People by their old friend George Cruikshank», gravure, mars 1867, 34 x 21 cm , © The Trustees of British Museum, Londres.


La ruche victorienne

D’après une première esquisse en 1840, George Cruikshank (1792-1878) dessine en 1867 une version victorienne de sa ruche sociale. La reine, au sommet de la ruche couronnée, y est présentée en souveraine magnanime, pilier principal une société hiérarchisée, ordonnée et productive. Les valeurs de la monarchie parlementaire y sont soulignées : Chambre des Lords et des Communes ; impartialité de la Justice rendue par des jurys; libertés fondamentales (religion, expression, presse) ; règne de la loi et de l’équité, etc.

Les hiérarchies sociales, économiques et symboliques y sont figurées sur 9 étages (des rayons) et dans 54 cases (qui sont autant de cellules de la ruche):

– au sommet la médecine, l’enseignement, la littérature, etc.;

– en dessous , les principaux groupes productifs : les ouvriers, les agriculteurs, les commerçants, les filles et les femmes, etc.

– ensuite les métiers : boulangers, bouchers, vendeuses de lait, bijoutiers, libraires, etc. ; puis les tailleurs, forgerons, maçons, charpentiers, tisseurs, etc.

– en dessous encore, les petits métiers : conducteurs de cabs, palefreniers, cireurs de chaussures, livreurs de charbon, ramoneurs, etc.

– Enfin, les fondements de la ruche sociale sont, à la base de l’édifice, l’association de « la banque du plus riche pays sur terre », du commerce, de la marine marchande, de la marine de guerre, de l’armée et des régiments de volontaires .

En défense de l’ordre politique et social

Cette image entend, bien évidemment, défendre le principe monarchique et l’ordre social face aux contestations multiples dont ils font l’objet, depuis le XVIIe siècle en Angleterre, et surtout depuis la Révolution française et le règne de Napoléon Ier dans toute l’Europe. Dans les années 1820-1830, puis en 1848-1849, l’agitation politique et sociale, nationale et révolutionnaire, remet en cause institutions, organisations sociales, ordre économique, etc. La ruche et les abeilles sont convoquées à l’appui des démonstrations. L’utopiste écossais James Bonner critique la monarchie britannique en appelant à « une ruche éclairée » et pratiquement républicaine. Le poète Shelley appelle à une rébellion contre les « bourdons aristocratiques » qui profitent indûment du miel récolté par des esclaves. A l’inverse, Thomas Nutt, auteur en 1832 d’un manuel d’apiculture maintes fois réédité, souligne le respect de la ruche pour les élites sociales. Cruikshank s’inscrit dans la veine loyaliste et respectueuse de l’ordre politique et social, hostile à l’extension du droit de vote, alors en débat. Ce discours de l’ordre social avait déjà été particulièrement audible lors de l’Exposition de 1851 à Londres avec ses centaines de milliers de visiteurs et visiteuses, occasion pour l’influent Illustrated London Newsd’exalter « ce magnifique rassemblement d’abeilles industrieuses… ». L’Empire de la jeune reine Victoria est alors au fait de sa puissance, et l’Union Jack flotte sur toutes les mers du globe.

George Cruikshank, caricaturiste abstinent. Et père illégitime de famille nombreuse.

George Cruikshank, autoportrait 1858

George Cruikshank (Londres, 1792-1878) est connu comme caricaturiste (son père Isaac était caricaturiste, comme le sera son frère Isaac Robert) et illustrateur, principalement de livres pour enfants. Il a atteint la célébrité comme illustrateur des ouvrages de son ami Charles Dickens (en particulier Oliver Twist, en 1838). Dans les années 1820, il est condamné à de lourdes amendes pour ses portraits à charge de la famille royale et des politiciens de l’époque, caricaturant d’ailleurs équitablement les Tories, les Whigs et les Radicaux. Il portraiturera les Irlandais révoltés sur le mode simiesque. A la fin des années 1840, il s’engage de manière virulente dans la lutte contre l’alcoolisme et pour les ligues de tempérance (National Temperance Society, Total Abstinence Society). Après 1859, il participe à la création d’un régiment de fusiliers volontaires totalement abstinents. Marié, Cruikshank était un grand tenant de l’ordre moral. On découvrira seulement après sa mort qu’il était le père de 11 enfants illégitimes, nés d’une ancienne domestique qu’il avait installée à proximité du domicile conjugal.


SOURCES:

Fiche du British Museum pour la gravure no 1869, 1009.23 : http://www.britishmuseum.org/research/collection_online/collection_object_details.aspx?objectId=1524767&partId=1

VOLGER Richard A. (ed.), Graphic Works of George Cruikshank, Dover Publications, 1980, 200p.

NUTT Thomas, Humanity to honey-bees; or, Practical directions for the management of honey-bees upon an improved and humane plan, by which the lives of bees may be preserved, and abundance of honey of a superior quality may be obtained, London,Longman and Co., 1832, 269p.