1771: L’article « Abeille » du «Dictionnaire universel françois et latin», dit «Dictionnaire de Trévoux»

Synthèse des dictionnaires français du XVIIe s., le Dictionnaire universel françois et latin, dit Dictionnaire de Trévoux, a été rédigé par les Jésuites entre 1704 et 1771. Il est parfois pris en exemple d’une oeuvre plagiée, car « inspiré », sinon démarqué, du Dictionnaire Universel en  deux volumes de l’académicien Antoine Furetière (publié à Rotterdam en 1690, donc posthume). Le Dictionnaire de Trévoux entend répondre à la fois aux ouvrages des protestants, souvent imprimés dans les Provinces-Unies (Amsterdam, Rotterdam, La Haye), et aux ouvrages jansénistes.

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Bien qu’assez confusément construit, l’article « Abeille » de l’édition de 1771 offre une bonne synthèse des connaissances du moment: il évoque ainsi les travaux de Swammerdam (toujours à paraître!) et de Maraldi. Parmi d’autres, on y retiendra les formules: « Le Roi des abeilles est femelle (…). L’abeille qu’on nomme le Roi, & que l’on devroit plutôt nommer la Reine, est la mère de toutes les autres.». Elles témoignent de la permanence, sur plus de deux siècles, du débat très idéologique sur la féminisation de la ruche monarchique, si difficile à admettre en France comme en Angleterre…

Le tome I de la 6e édition (1771), dont nous avons respecté orthographe et tailles variables de la typographie, est accessible en fac simile et en ligne sur: http://fr.wikisource.org/wiki/Livre:Dictionnaire_de_Tr%C3%A9voux,_1771,_I.djvuABEILLE


«  ABEILLE. s. f. Insecte volant, grosse mouche qui a un aiguillon fort piquant, & qui fait le miel & la cire. Apis.

Swammerdam en fait la description, aussi-bien que des bourdons appellés fuci. A l’égard des abeilles qui font le miel, qu’il appelle, apes operariæ, il dit qu’on ne peut découvrir si elles sont mâles ou femelles ; mais dans le roi & les bourdons, les parties qui servent à la génération, sont très-perceptibles. Jean de Horn, fameux Anatomiste, a fait voir les œufs des abeilles dans la femelle, que l’on nomme ordinairement le roi. Elles ont un tissu dont elles sont enveloppées, qui est ourdi de même que celui des vers à soie. Swammerdam montre aussi des rayons de miel où l’on voit les appartemens du roi & des autres abeilles. On découvre sensiblement dans les abeilles les poumons composés de deux petites vessies. Leur gouvernement ne consiste que dans un amour mutuel, sans qu’elles aient la moindre supériorité les unes sur les autres. Les abeilles servent d’aliment aux hirondelles, qui ont l’adresse de les prendre en volant. C’est pourquoi lorsqu’il va pleuvoir, & qu’il y a peu de ces petits animaux dans l’air, les hirondelles descendent vers la terre pour y chercher leur aliment : d’où est venue l’erreur de croire qu’elles prédisent la pluie. Il y a aussi des mouches d’eau, qui portent les aiguillons dans la bouche, aussi-bien que tous les autres insectes aquatiques. Aldrovandus les décrit sous le nom d’abeilles amphibies ; & Jonston les appelle abeilles sauvages. Il y a une espèce d’abeilles sauvages qu’on trouve dans les jardins & dans les bois. Swammerdam en distingue de six sortes. Il y en a qui ont des cornes fort longues ; d’autres dont le corps est velu. Mouffet les appelle abeilles solitaires dont le nid est fait de gravier, de sable & d’argile. Il décrit aussi sept sortes de guêpes. Il y en a de bâtardes, qu’on appelle pseudophecæ. Hoefflnagel en a dépeint vingt-quatre sortes, entre lesquelles il y a une mouche à trois queues, en latin vespa. Il y en a une que Goedart appelle gloutonne & dévorante, que quelques-uns nomment muscalupus, parce qu’elle dévore sa proie avec les dents. On voit dans l’Abissinie une espèce particulière d’abeilles. Elles sont plus petites que les autres, noires, & sans aiguillon ; elles ont leurs ruches cachées dans la terre, & font du miel & de la cire d’une blancheur extraordinaire. Maty. Les abeilles des Antilles & de l’Amérique méridionale sont plus petites que celles de l’Europe. Il y en a qui sont grises, d’autres brunes, ou bleues. Ces dernières font plus de cire, & de meilleur miel. Elles se retirent toutes dans des fentes de rochers, & dans des creux d’arbres. Leur cire est molle, & d’une couleur si noire, que rien n’est capable de la blanchir ; mais leur miel est beaucoup plus blanc, plus doux & plus clair que celui d’Europe. Elles n’ont point d’aiguillon. Lonvillers. Le P. du Tertre ajoute, qu’il est impossible d’apprivoiser ces abeilles, qu’elles sont toutes sauvages. Il convient du reste, à cela près, qu’il assure qu’il est faux que leur miel soit plus blanc que celui d’Europe. Celles d’Ethiopie, aussi plus petites que les nôtres & sans aiguillon, font leur miel en terre : elles entrent dans ces niches souterraines par un seul trou très-petit ; quand un homme en approche, cinq ou six le bouchent de leurs petites têtes si juste, qu’on ne s’en apperçoit point sans beaucoup d’attention. Elles sont noires ; mais leur cire est très-blanche, & leur miel très-doux. Ludolf. L. I. C. 13. Voyez Meursius dans sa Creta Liv. i. Chap. 15. sur les abeilles qui obligerent les habitans de Rochus d’aller s’établir ailleurs ; sur les abeilles de l’île de Crète, qui, quand elles veulent doubler un Cap, prennent de petites pierres dans leur museau pour leur servir de lest, & pour n’être point emportées par les vens. La même L. ii. C. 7. & sur celles du Mont Ida qui nourrirent Jupiter.

Le roi des abeilles est femelle, & jette environ six mille œufs par an. Il est deux fois plus gros que les autres abeilles. Il a les ailes courtes, les jambes droites, & marche plus gravement que les autres. Il a une marque au front. Pline dit que le roi des abeilles n’a point d’aiguillon. C’est là-dessus qu’est fondée la réponse qu’on fit au nom d’Urbain VIII après son exaltation. Il portoit des abeilles dans ses armes : un François fit là-dessus ce vers, en faveur de sa nation : Gallis mella dabunt, Hispanis spicula figent. On répondit au nom du Pape d’une manière fort ingénieuse & fort convenable à la qualité de père commun des Chrétiens : Cunctis mella dabunt, nulli sua spicula figent, Spicula Rex etenim figere nescit apum.

Quelques-uns prétendent qu’on remarque dans la république des abeilles une régularité & une subordination admirables ; qu’on y voit une distribution bien réglée des emplois ; un ordre, & un concert aussi parfait qu’entre des esprits qui conspirent à l’exécution d’un même dessein. Ce que Virgile dit que les piqûres des abeilles leur coûtent la vie, parce qu’elles laissent leur aiguillon dans la plaie, Animas in vulnere ponunt, n’est point véritable, & les Naturalistes n’en demeurent pas d’accord. C’est le seul insecte né pour l’utilité de l’homme, à ce que dit Pline, Liv. ii. En quoi il se trompe, car il devoit du moins ajouter le ver à soie. Il raconte plusieurs merveilles des abeilles, aussi bien que Mathiole, touchant leur économie. Les principaux des Anciens qui ont parlé des abeilles, sont Aristote, Hyginus, Virgile, Celse, Marc Varron, &c. Et parmi les Modernes, outre ceux que nous avons cités, un Anglois nommé Majow en a fait un Traité intitulé : Monarchia fœminina, seu Apum Historia. M. Maraldi de l’Académie Royale des Sciences, donna en 1712, un savant Mémoire sur les abeilles. En voici l’extrait:

Il indique d’abord ceux qui ont traité des abeilles. Entre les anciens, Aristomache les considera pendant soixante ans. Hilliscus se retira dans les bois, pour avoir plus de facilité à les observer. Ces deux philosophes, au rapport de Pline, avoient écrit de la nature des abeilles : & ce sont eux peut-être qui ont appris aux hommes à les cultiver, à leur donner des ruches, & à en retirer les grandes utilités qu’on en reçoit. Nous devons à Aristote des observations utiles & curieuses sur cet insecte. Elles furent ornées & mises en vers latins par Virgile, dans son quatrième livre des Géorgiques. Dans la suite, ces observations ont été confirmées & augmentées par Pline & par plusieurs philosophes de l’antiquité. Parmi les Modernes, le prince Frédéric Cési, instituteur & chef de l’Académie Romaine des Sciences, vers le commencement du siècle passé, avoit fait, au rapport de Fabius Columna, un traité sur les abeilles, qu’il présenta au Pape Urbain VIII, & qu’il avoit fait espérer au public, avec la description des parties de cet animal, représentées, à l’aide du microscope, par Stelluti, de la même Académie. Mais on ne sait point ce qu’est devenu cet ouvrage, non plus que celui que Swammerdan avoit promis il y a plusieurs années, sur l’anatomie de cet animal. Les remarques de M. Maraldi peuvent remplacer ces ouvrages. Voici à-peu-près ce qu’elles contiennent.

Le nombre des abeilles qui sont dans une ruche, est différent, suivant la grandeur différente des ruches. Dans les petites on en a compté 8 ou 10000, & jusqu’à 18000 dans les grandes. Dans chaque ruche, grande ou petite, il y a trois sortes de mouches, les abeilles, qui sont sans comparaison le plus grand nombre, les bourdons & l’abeille qu’on appelle Roi. Nous parlerons des bourdons en leur place, il ne s’agit ici que des abeilles, c’est-à-dire, de la première & de la troisième espèce.

La première espèce, ou les abeilles, composent presque tout l’essaim : ce sont elles qui vont recueillir la cire sur les fleurs, qui la pétrissent & en forment les rayons & les alvéoles ; ce sont elles qui recueillent le miel, & en remplissent les rayons dans l’été, pour leur servir de nourriture pendant l’hiver ; qui ont soin de fournir à leurs petits une nourriture proportionnée à leur âge, & d’exciter une chaleur propre à les faire arriver à leur perfection ; ce sont elles enfin qui ont soin de tenir la ruche propre, & d’en chasser ce qui peut leur être nuisible. Toutes ces abeilles ont un aiguillon, & il y en a parmi cette espèce qui sont un peu plus grandes les unes que les autres.

On peut distinguer trois parties principales dans le corps de l’abeille. La tête, qui est attachée par une espèce de cou au reste du corps ; le milieu du corps, qui est la seconde partie, est aussi distingué du ventre par une intercision ; le ventre est la troisième partie. Elle a à la tête deux espèces de serres ou mâchoires, qui s’ouvrent & se ferment de droite à gauche. Cet organe sert aux abeilles comme de main pour prendre la cire, la pétrir, en bâtir les alvéoles, & les polir. Elles s’en servent pour transporter dedans ou dehors tout ce qui leur est nécessaire.

A l’extrémité de la tête, les abeilles ont une trompe, dont l’origine est proche du cou. Elle va ordinairement depuis sa racine, où elle est plus grosse, jusqu’à son extrémité, où elle se termine en pointe. Cette trompe est composée de cinq branches, deux desquelles sont détachées des autres depuis leur racine, l’une à droite, l’autre à gauche ; les trois autres ne se séparent que vers la moitié de la trompe. Celle du milieu est cylindrique, de la grosseur d’un cheveu ; & vue avec le microscope, sa longueur paroît distinguée en plusieurs anneaux, chacun desquels est garni d’une grande quantité de petits poils, plus longs vers l’extrémité de la trompe que vers sa racine. Cette partie que nous appelons plus particulièrement la trompe, est un des principaux organes de l’abeille. C’est avec cette trompe qu’elles recueillent le miel sur les fleurs, & qu’elles prennent leur nourriture. Les quatre autres branches sont plus larges vers leur origine, & vont en diminuant jusqu’à la pointe. Elles sont faites en manière de gouttières, étant concaves du côté qu’elles embrassent la trompe, & convexes de l’autre : elles ont une consistance de corne. Les deux branches qui sont détachées plus près de la racine, sont les plus larges, & embrassent les deux autres. Elles s’unissent si bien ensemble, qu’elles ne paroissent qu’un seul tuyau. Vers le milieu de chacune de ces quatre branches il y a une espèce d’articulation, par le moyen de laquelle elles s’alongent ou se plient tout à la fois à l’endroit de l’articulation. La moitié de la trompe, qui est à l’extrémité, se plie & se couche le long de l’autre moitié, qui est vers l’origine. Ces quatre branches, en se pliant, emportent avec elle la trompe du milieu, qui n’a aucune articulation. Lorsque ces branches sont pliées, qui est la situation la plus ordinaire, elles sont comprises entre le cou & les serres, dont on a parlé ; mais lorsqu’elles sont alongées, ce qui arrive toutes les fois que l’abeille veut se nourrir ou ramasser le miel, l’autre moitié s’avance hors de la tête ; & outre cela, la branche moyenne des cinq peut s’alonger encore un peu hors des quatre branches, & se mouvoir en tout sens pour sucer avec son extrémité le miel qu’elles vont chercher dans le calice des fleurs.

Nous nous sommes assûrés par plusieurs expériences, que les abeilles recueillent le miel par la seule trompe ; & il nous a paru que cette trompe est un canal par où peut passer le miel. On l’a vu grossir dans l’instant qu’elle suce le miel, & cette augmentation se faisoit successivement depuis son extrémité jusqu’à sa racine ; ce qui nous faisoit juger que c’étoit ce suc qui causoit ce gonflement, en passant dans la capacité de ce tuyau. On pourroit aussi supposer que la trompe est comme la langue, & que les branches sont la fonction du bec. La langue, après avoir recueilli le miel sur les fleurs, le fait monter par les branches jusqu’à leurs racines, où il entre dans le corps de l’abeille, par où elles ont coutume de le rejeter.

Le milieu du corps de l’abeille est d’une figure approchante d’un sphéroïde un peu alongé, sur lequel sont attachées deux ailes, une à droite, l’autre à gauche, un peu au-dessus de la ligne horizontale qui passe par le milieu du corps. Chacune de ces ailes est accompagnée d’une autre plus petite, qui lui est comme adhérente, & qui est un peu plus près de la tête. C’est avec ces quatre ailes qu’elles font des sons pour s’avertir les unes les autres. C’est aussi vers le bas de cette partie du corps, que sont six pattes, trois à droite, & trois à gauche. Deux de ces pattes sont sur le devant, & fort proche de la tête : ce sont les plus petites des six. Les quatre autres sont attachées sur le derrière du côté du ventre, fort proche les unes des autres. Les deux du milieu sont un peu plus longues que les premières, & plus courtes que les postérieures. Toutes ces pattes sont distinguées en plusieurs articles, dont il y en a trois plus grands que les autres : ils sont vers le milieu de la patte. Il y en a d’autres plus petits vers la racine & vers l’extrémité de la patte. L’article du milieu des deux pattes de derrière est beaucoup plus large que les autres, & il a du côté extérieur une petite concavité en forme de cuiller, qui est environnée d un grand nombre de poils. C’est dans cet enfoncement que les abeilles ramassent la cire qu’elles recueillent sur les fleurs. Les jambes des bourdons qui ne recueillent point de cire, & celles du roi des abeilles, n’ont point cet enfoncement. Les extrémités des six pattes se terminent en deux manières de crocs adossés l’un à l’autre, avec lesquels les mouches s’attachent ensemble aux parois de la ruche, & forment diverses figures, tantôt de cône, tantôt de plan, tantôt de feston. Du milieu de ces deux crocs, il sort un petit appendice mince, qui se plie en deux selon sa largeur. Il est ordinairement plié, & lorsqu’il est étendu, il paroît une fois plus large ; il est fort mince & arrondi. Les abeilles se servent de cette partie pour s’attacher & marcher sur les matières polies, comme le verre. Il y a de l’apparence qu’elles s’en servent aussi comme de main pour prendre la cire, & la porter sur leurs deux pattes de derrière.

La dernière partie de l’abeille, qui est le ventre, est distinguée en six anneaux. Dans son intérieur elle a deux parties remarquables ; l’une est une vésicule où va se ramasser le miel, qui s’y rend en passant par la trompe & par un canal fort étroit qui traverse la tête & la poitrine de l’abeille. Cette vessie, lorsqu’elle est pleine, est de la grosseur d’un petit pois. Elle est transparente, de sorte qu’on voit à travers la couleur du miel qui y est contenu. L’autre partie remarquable est l’aiguillon placé à l’extrémité du ventre de l’abeille, & qui entre & sort avec beaucoup de vîtesse, par le moyen des muscles situés tout près de cet aiguillon. Sa longueur est d’environ deux lignes ; il se termine en pointe fort aiguë, & est un peu plus gros vers sa racine. Il est d’une consistance de corne, creux en dedans en forme de tuyau par où passe la liqueur venimeuse, qui, renfermée dans une vessie, près de la racine de l’aiguillon, va sortir par sa pointe, & s’insinue dans la piqûre à l’instant que l’abeille perce la peau. L’abeille laisse presque toujours l’aiguillon dans la piqûre, & l’aiguillon entraîne avec lui la vésicule, & quelquefois une partie des boyaux de l’insecte. Si l’on retire aussi-tôt l’aiguillon, il ne se fait qu’une légère tumeur, parce qu’il ne passe dans la chair que peu de liqueur venimeuse ; mais si l’on n’est pas prompt à le retirer, tout le venin sort de la vessie, & pénètre en peu de temps dans la plaie ; ce qui cause une grosse tumeur, & beaucoup de douleur pendant plusieurs jours.

Nous expliquerons au mot Alvéole, la manière dont les abeilles forment les alvéoles de leurs ruches.

L’abeille qu’on nomme le Roi, & que l’on devroit plutôt nommer la Reine, est la mere de toutes les autres. Elle est si féconde, qu’autant qu’on en peut juger, elle peut produire en un an huit ou dix mille petits : car elle est seule, pour l’ordinaire, dans une ruche, au moins pendant une partie de l’année, & à la fin de l’été la ruche est aussi pleine d’abeilles qu’au commencement du printemps ; cependant il sort chaque année un essaim, & quelquefois deux ou trois, de dix à douze mille abeilles chacun. Il faut donc que l’abeille produise une partie de ces différens essaims : je dis une partie, parce qu’il se peut faire que le roi qui sort avec le nouvel essaim, en produise aussi une partie avant que de sortir. Cette mere abeille reste le plus souvent cachée dans l’intérieur de la ruche, & elle n’est visible que lorsqu’elle veut faire ses petits dans les rayons qui sont exposés à la vûe ; encore n’est-elle pas alors toujours visible ; car le plus souvent il s’y trouve dans ce temps-là un très grand nombre d’abeilles, qui en s’attachant les unes aux autres, font une espèce de voile depuis le haut jusqu’au bas de la ruche, empêchent qu’on ne voie, & ne se retirent que lorsque l’abeille y a déposé ses petits.

Lorsqu’elle paroît à découvert, on la voit toujours accompagnée de dix ou douze des plus grandes abeilles ordinaires : elles lui font une espèce de cortège, & la suivent partout où elle va avec une démarche posée & fort grave. Avant que de mettre bas ses petits, elle met pour un moment la tête dans l’alvéole où elle se propose de les poser. Si cet alvéole se trouve libre, & qu’il n’y ait ni miel ni cire, ni aucun embryon, l’abeille se tourne sur le champ pour faire entrer la partie postérieure de son corps dans le même alvéole, & s’y enfonce jusqu’à ce qu’elle touche le fond. En même temps les abeilles qui l’accompagnent, & qui sont disposées en cercle au tour d’elle, ayant toutes leur tête tournée vers la sienne, la caressent avec leur trompe & leurs pattes, & lui font comme une manière de fête, qui ne dure que fort peu de temps : après quoi l’abeille sort de l’alvéole, dans lequel, après sa sortie, on voit un petit œuf blanc, fort mince, long d’environ une demi-ligne, ou trois quarts de ligne au plus, & quatre ou cinq fois plus long que gros, un peu plus pointu par une extrémité que par l’autre, & planté par l’extrémité la moins grosse sur la base, dans l’angle solide de l’alvéole. Cet œuf est formé par une membrane mince, blanche, unie & remplie d’une liqueur blanchâtre.

Après que la grosse abeille a fait un œuf dans un alvéole, elle va avec les mêmes circonstances en faire un autre dans un alvéole voisin ; & on lui en voit faire huit ou dix en différens alvéoles, immédiatement les uns après les autres, & il se peut faire qu’elle en ponde un plus grand nombre. Après avoir fait sa ponte, elle se retire, & va, accompagnée des mêmes abeilles, dans l’intérieur de la ruche, où on la perd de vûe. L’œuf qui reste sur la base de l’alvéole demeure quatre jours dans cet état, sans changer de figure ni de situation ; après les quatre jours, on le voit changé en manière de chenille, divisée en plusieurs anneaux, couchée & appliquée sur la même base, entortillée en rond, de sorte que les deux extrémités se touchent. Il est alors environné d’un peu de liqueur, que les abeilles ont soin de mettre au bout des quatre jours dans l’angle solide de la base. On ne sait quelle est cette liqueur ; si c’est du miel pour la nourriture de l’embryon, ou quelqu’autre matière propre à féconder le germe : car elle paroît plus blanchâtre, moins liquide & moins transparente que le miel.

De quelque nature que puisse être cette première liqueur, dont le petit ver est environné, il est certain que dans la suite les abeilles lui apportent du miel pour nourriture. A mesure qu’il croît, elles lui fournissent une plus grande quantité d’aliment, jusqu’au huitième jour de sa naissance, qu’il est augmenté, de sorte qu’il occupe toute la largeur de l’alvéole, & une partie de sa longueur. Dans la suite, les soins que les abeilles ont de ces petits, finissent ; car elles bouchent avec la cire tous les alvéoles, où ces vers demeurent encore enfermés pendant douze jours. Durant ce temps il arrive aux embryons enfermés divers changemens, comme on le reconnoît en débouchant les alvéoles à des jours différens. D’abord les vers changent de situation, & d’entortillés qu’ils étoient auparavant sur la base de l’alvéole, ils s’étendent suivant sa longueur, & se placent la tête du côté de l’ouverture ; la tête du ver se développe un peu, & l’on commence à voir quelques petits alongemens, qui sont, à ce que l’on en peut juger, les premières origines de la trompe. On voit aussi sur l’origine de la tête un point noir, & à une petite distance de ce point, une raie noire sur le dos, mais qui ne va pas jusqu’à l’extrémité du ver ; on voit aussi les premiers linéamens des pattes fort petits.

Après que la tête est formée, & la trompe prolongée, toutes les parties se développent, en sorte que tout le ver se trouve converti en chrysalide ou nymphe, qui est la mouche presque parfaite, excepté qu’elle est encore blanche & molle, & qu’elle n’a pas cette espèce de croûte dont elle est revêtue dans la suite. Par cette transformation, le ver se dépouille d’une peau blanche & très-fine, & qui s’attache si parfaitement aux parois internes de l’alvéole, qu’elle prend même les contours des angles, tant de la base que des côtés, & ne paroît former avec lui qu’un même corps. L’abeille s’étant dépouillée de cette pellicule, a les six pattes rangées sur le ventre depuis la tête, où sont les premières, jusqu’à l’extrémité postérieure du corps, où sont les dernières. La trompe avec les gaînes, est située, dans toute sa longueur, au milieu des six pattes, depuis la tête jusqu’à l’extrémité presque de son corps ; les ailes sont couchées le long des deux pattes de derrière, du côté du ventre. Elles ne sont pas pour lors dans toute leur étendue, mais elles sont pliées en divers plis.

L’abeille étant dans cet état, différentes parties de son corps changent successivement de couleur. D’abord les yeux paroissent d’un jaune un peu obscur, qui devient ensuite violet & après noir. Après ce jaune obscur, on remarque trois points qui forment un triangle isocèle sur le plus haut de la tête, lesquels changent ensuite comme les yeux, en passant par diverses couleurs, & deviennent noirs. Les bouts des ailes sont teints d’une couleur obscure fort légère. Une partie des cornes ou antennes, dont la longueur est séparée en deux également par un article, change, la partie la plus éloignée de la tête, la première, ensuite la plus prochaine. La trompe & les pattes se voient en même temps de couleur de châtaigne. Toute la tête change, aussi-bien que la poitrine, dans une couleur de terre claire, & s’obscurcit dans la suite ; les ailes se trouvent déployées & étendues dans leur état naturel. On voit aussi les poils qui couvrent l’abeille, formés & rangés sur la tête, sur la poitrine & sur le reste du corps.

Après tous ces changemens, l’abeille étant dans sa perfection, le vingtième jour après sa naissance, elle cherche à sortir de l’alvéole : c’est elle-même qui se fait l’ouverture, en coupant en rond, avec ses mâchoires, le couvercle qui la bouchoit, & que les abeilles avoient fait pour l’enfermer. La nouvelle abeille, en sortant de l’alvéole, paroît un peu endormie, mais elle prend bientôt son agilité naturelle ; car on la voit le même jour sortir de la ruche, & revenir de la campagne chargée de cire comme les autres. On distingue les jeunes abeilles par la couleur, qui est un peu plus noirâtre, & par les poils qui sont plus blanchâtres.

La jeune abeille étant sortie par l’ouverture qu’elle a faite à son alvéole, il en vient aussitôt deux vieilles, dont l’une retire le couvercle, & va pétrir & employer ailleurs la cire dont il est composé ; l’autre travaille à raccommoder cette ouverture ; car de ronde ou inégale que la jeune abeille l’avoit laissée en sortant, celle-ci la fait hexagône, & lui donne sa première figure ; elle la fortifie avec le rebord ordinaire, & la nettoie en ôtant de petites pellicules de la jeune abeille qui y sont restées, & qui sont peut-être les dépouilles des pattes : car pour ce qui est d’une nouvelle pellicule, qui renferme tout son corps un peu avant que de sortir, il y a de l’apparence qu’elle s’applique comme la première, dont on a parlé, aux parois de l’alvéole. Ces pellicules qui s’attachent aux cellules, les font changer de couleur ; & c’est par cette raison, qu’on trouve dans une ruche des rayons de couleur différente, ceux où il n’y a eu que du miel étant d’un jaune clair, & ceux d’où sont sortis les abeilles étant d’un jaune obscur. Nous avons détaché quelquefois d’un alvéole, qui avoit été le berceau de plusieurs abeilles, jusqu’à huit de ces pellicules collées les unes sur les autres. L’alvéole étant réduit à sa première perfection, les abeilles y font quelquefois le jour même de nouveaux œufs, quelquefois elles y mettent auparavant du miel : nous avons vû les abeilles faire cinq fois différentes leurs petits dans les mêmes alvéoles dans l’espace de trois mois.

Les abeilles recueillent deux sortes de cire fort différentes. La première, qui est brune & gluante, leur sert pour boucher toutes les ouvertures de la ruche, & quelquefois d’appui pour y attacher les rayons. La seconde est la cire ordinaire, qu’elles emploient dans la construction des alvéoles. Les abeilles recueillent la cire ordinaire sur les feuilles d’un grand nombre d’arbres & de plantes, & sur la plupart des fleurs qui ont des étamines. Elles en ramassent une grande quantité sur les fleurs de roquettes, & principalement sur celles des pavots simples, qui ont une grande quantité de ces étamines, & elles prennent souvent toute leur charge sur une de ces fleurs. Mais elles travaillent avec une si grande vîtesse, que quelqu’attention qu’on y prête, les yeux ont bien de la peine à les suivre, & à s’assûrer de quelle manière elles s’y prennent. Il est certain qu’elles ramassent la cire avec les poils dont leur corps est garni, en se roulant sur la fleur ; car on les voit retourner de la campagne ces poils chargés de petites particules de cire en manière de poussière ; ce qui arrive seulement lorsque les matinées sont humides, l’humidité qu’il y a sur les fleurs étant peut-être cause que ces particules ne se peuvent lier facilement ensemble à l’endroit de leur corps, où elles ont coutume de les mettre ; mais lorsqu’elles sont arrivées dans la ruche, la chaleur faisant évaporer l’humidité, elles ramassent la cire plus facilement avec leurs pattes, en les passant plusieurs fois sur leurs poils. Pour l’ordinaire, elles recueillent les particules de cire avec leurs serres & leurs pattes de devant ; de celles-ci elles les font passer aux pattes du milieu, qui les portent ensuite sur l’article du milieu des deux pattes de derrière, où elle se trouve à la fin ramassée de la grosseur & de la figure de deux petites lentilles. Cet article est plus large que les autres, & il a une petite concavité en forme de cuiller, destinée à cet usage ; de plus, cette concavité est environnée de petits poils, qui servent, pour ainsi dire, de doigts pour retenir la cire dans cet endroit, afin qu’elle ne tombe point lorsque les abeilles s’en retournent à la ruche. Outre ces moyens que la nature leur a fournis, elles prennent encore d’autres précautions pour ne pas perdre le fruit de leur travail. A mesure qu’elles font passer les particules de cire sur les pattes postérieures, elles compriment ces particules ensemble ; ce qu’elles font par le moyen des deux pattes du milieu, qu’elles portent en arrière, & qu’elles appliquent plusieurs fois & en différens sens sur la cire, de la manière que nous avons coutume de comprimer avec les deux mains des particules que nous voulons ramasser ensemble. Elles ont principalement ces attentions, lorsqu’étant chargées d’une quantité suffisante de miel, elles sont prêtes de s’envoler, & de retourner à la ruche ; & si les fleurs sur lesquelles elles sont appuyées, n’ont pas assez de consistance, ou sont agitées par le vent, elles cherchent quelque lieu plus fiable, & plus propre à résister aux petites compressions qu’elles font sur la cire.

Les abeilles arrivées à la ruche, se déchargent de la cire ordinaire en deux manières différentes. Appuyées sur leurs deux pattes de devant, elles font plusieurs mouvemens des ailes & du corps, à droite & à gauche ; & comme si ce mouvement & le bruit que font les ailes par ce mouvement, étoit pour avertir leurs compagnes qui sont dans la ruche, il en vient trois ou quatre qui prennent chacune une portion de cire avec leurs serres. A ces premières, il en succède plusieurs autres, qui prennent chacune leur part, jusqu’à ce qu’il ne reste plus de cire sur la patte des mouches : après quoi elles retournent à la campagne pour y faire une nouvelle récolte. C’est aussi de cette manière qu’elles sont déchargées de l’autre sorte de cire, qui est une espèce de glu, qui tient si fort à la patte de l’abeille qui en est chargée, qu’il faut que les abeilles qui la détachent, & celles qui en sont chargées, fassent des efforts, & se cramponent pour qu’elle puisse être tirée. Mais lorsqu’il y a dans la ruche un grand nombre d’alvéoles, pour se décharger de la cire ordinaire, elles pratiquent une manière bien plus prompte & qui n’a besoin d’aucune aide. L’abeille chargée cherche un alvéole dans lequel il n’y ait ni miel, ni aucun ver ; l’ayant trouvé, elle s’attache par les deux pattes de devant sur son bord supérieur ; ensuite elle plie le corps un peu en devant pour mettre les deux parties postérieures dans l’alvéole : dans cette situation elle porte en arrière les pattes du milieu, une d’un côté, l’autre de l’autre, & les faisant glisser de haut en bas le long des deux pattes postérieures où sont les deux corps lenticulaires de cire, elle les détache en cette manière, & les fait entrer dans l’alvéole. Il y en a qui se contentent de laisser la cire à l’endroit de l’alvéole où elle tombe en la détachant des pattes ; mais la plûpart, après s’en être déchargées, entrent dans l’alvéole, & rangent fort proprement au fond les deux petits corps de cire, l’un à côté de l’autre. Cela fait, l’abeille se retire.

Presqu’aussitôt il en vient une autre ; il y en a même qui sont à attendre que la première soit sortie, pour y entrer & faire à leur tour leurs ouvrages. Si les deux morceaux de cire ne sont pas rangés, elles les portent au fond de l’alvéole, & les détrempent avec leurs deux mâchoires pendant un demi-quart-d’heure ; de sorte que quand la mouche se retire, ces deux petits corps sont réduits en manière de pâte qui prend la figure de l’alvéole comme dans un moule ; ce qui fait juger que l’abeille en détrempant la cire, y mêle quelque liqueur, soit miel, soit simple humidité qui doit sortir de l’endroit d’où elles ont coutume de rejeter le miel, & dont la vessie est peut-être remplie. Plusieurs autres mouches viennent se décharger de la même manière dans le même alvéole, & y faire le même ouvrage, jusqu’à ce qu’il soit plein de cire, qui est quelquefois par étages de diverses couleurs, blanchâtre, jaune, rouge & brune, suivant les feuilles ou les fleurs sur lesquelles la cire a été recueillie par différentes abeilles.

On trouve en plusieurs endroits de la ruche une grande quantité d’alvéoles pleins de cire, qui sont comme autant de magasins auxquels elles ont recours dans les occasions, parce qu’elles en ont besoin, une grande partie de l’année, pour couvrir les alvéoles où sont enfermés les petits, & pour boucher ceux qui sont pleins de miel. La cire qui se trouve dans les alvéoles, n’est pas encore parfaite comme celle dont les rayons sont formés ; car quoique la première soit détrempée avec de l’humidité, elle se réduit en poussière quand on la presse avec les doigts, au lieu que l’autre cire est une espèce de pâte liée. Il faut donc que les abeilles, avant que de l’employer dans la construction des rayons, fassent à la cire quelque préparation. Ce qui le fait croire encore, c’est que la cire enfermée dans les alvéoles, qui est souvent de différentes couleurs, est toujours blanche immédiatement après que les rayons sont bâtis.

Pour le miel, les abeilles le recueillent sur les fleurs dont le calice n’est guère plus profond que la longueur de leur trompe ; mais il y a si peu de miel dans chaque fleur, qu’elles en parcourent un grand nombre avant que d’en avoir ramassé une quantité suffisante pour remplir leur petite vessie. Dans l’instant que les abeilles se posent sur la fleur, elles étendent leur trompe, & la portent jusqu’au fond du calice, où elles vont sucer le miel. Quand la vessie se trouve pleine, les abeilles retournent à la ruche, & portent le miel dans un alvéole, en le rejetant par la partie de la tête, qui est entre les deux mâchoires, qu’elles alongent plus qu’à l’ordinaire, & qu’elles ne tiennent guère ouvertes. Elles posent le miel en remuant la tête tantôt d’un côté, tantôt de l’autre ; & lorsqu’il y a quelque goutte qui n’est pas bien rangée, elles alongent la trompe pour la recueillir, & pour la placer ensuite dans le même ordre que le reste, en la rejetant comme auparavant. Il faut le miel d’un grand nombre d’abeilles pour remplir un alvéole.

Quand les alvéoles sont pleins de miel, si elles le veulent conserver pour l’hiver, elles bouchent ces alvéoles en y faisant un couvercle fort mince de cire ; mais ceux où est le miel destiné pour servir de nourriture journalière, restent ouverts & à la disposition de tout l’essaim. Le miel qu’elles réservent le dernier pour leur nourriture, est toujours placé dans la partie supérieure de la ruche, si elle n’a point de couvercle qu’on puisse lever ; mais s’il y en a un, elles laissent dans la même partie supérieure des rayons vides, & posent le miel vers le milieu de la ruche.

Les abeilles aiment la propreté, & il n’y a rien qu’elles ne fassent pour la conserver. La glu qu’elles recueillent, leur sert à mastiquer les vitres autour de la ruche, et la ruche même autour du piédestal, de sorte que par ce moyen elles empêchent l’entrée aux moindres insectes.

Il y a des abeilles qui restent à l’ouverture de la ruche, pour s’opposer aux insectes qui veulent passer par cette ouverture ; & lorsqu’une abeille n’est pas assez forte, plusieurs autres viennent à son secours. Malgré tout cela un limaçon ayant pénétré dans la ruche, après être mort des piqûres de leurs aiguillons, fut couvert de toutes parts de ce mastic dont nous avons parlé, soit pour empêcher la mauvaise odeur que sa chair auroit pu causer, soit pour éviter les vers que cette corruption auroit pu produire. La nature a doué les abeilles d’un odorat très-fin ; elles sentent de fort loin le miel & la cire. Elles ont diverses manières de se caresser, auxquelles elles paroissent très-sensibles. Elles sont aussi sujètes à se battre & à se tuer, non-seulement dans un combat singulier, mais aussi dans des batailles générales : ce qui n’arrive pourtant ordinairement que lorsqu’en automne la récolte du miel n’est pas suffisante pour la nourriture de tout l’essaim pendant l’hiver.

Il semble qu’elles aient quelque pressentiment du beau & du mauvais temps ; car non-seulement elles ne sortent pas lorsqu’il y a apparence de mauvais temps ; mais lorsqu’il doit arriver quelqu’orage, celles qui sont à la campagne, le previennent, quittant leur travail, & arrivant à la ruche presque toutes à la fois, & avec beaucoup de précipitation. Elles font la même chose lorsqu’elles sont surprises à la campagne par quelques pluies, même légères.

Rien ne convient mieux aux abeilles que la chaleur ; plus elle est grande, plus elles sont animées & actives au travail. Le froid au contraire leur est si nuisible, que quelqu’animées qu’elles soient dans la ruche, lorsqu’elles en sortent pendant l’hiver, elles en sont saisies, & restent presqu’aussitôt sans mouvement. Si on les approche du feu, la chaleur leur rend leur première vigueur. Pour se garantir du froid pendant l’hiver, elles se placent vers le milieu de la ruche serrées les unes contre les autres, dans l’espace qui est entre deux rayons. Là elles s’agitent de temps en temps sans changer de place ; ce mouvement excite une chaleur qui les préserve du froid extérieur ; cette chaleur est telle, lorsqu’elles sont en agitation, qu’elle se communique aux vitres de la ruche qui en sont proche, & elle est très-sensible quand on y applique la main.

Il y a apparence que dans le travail elles se succèdent les unes aux autres, parce qu’elles travaillent nuit & jour dans la ruche, & qu’il y a une partie des abeilles qui se reposent même pendant le jour. Ce repos ne laisse pas d’être utile au public ; car leur présence dans la ruche cause une chaleur avec laquelle se couvent les petits dans les alvéoles ; ce que l’on a reconnu par l’expérience suivante. On a quelquefois détaché des morceaux de rayons, où il y avoit des petits vers dans les alvéoles, & on les a laissés au bas de la ruche. Une grande quantité d’abeilles alloient alors se poser sur ces rayons détachés, & y restoient jusqu’à ce que tous les petits fussent sortis en abeilles, après quoi elles abandonnoient entièrement le rayon. Cette expérience fait encore voir le soin que les abeilles ordinaires prennent des petits.

Les abeilles ont diverses manières & divers mouvemens, par le moyen desquels elles s’entendent les unes les autres ; par exemple, quand une abeille qui travaille aux rayons, demande du miel à une autre qui arrive, celle qui demande du miel, alonge sa trompe, & la porte entre les serres de celle qui le doit donner ; à mesure que celle-ci rejette le miel par cet endroit, l’autre le reçoit avec la trompe, sans qu’il s’en répande une goutte. Elles s’entendent aussi, lorsque par un mouvement des ailes elles demandent à être déchargées de la cire qu’elles ont recueillie à la campagne : quand le matin elles s’excitent pour sortir du travail ; lorsqu’enfin plusieurs abeilles veulent quitter un endroit, si une fait un mouvement des ailes, qui cause un petit son, toutes les autres, à l’exemple de la première, font le même mouvement, & se retirent. C’est apparemment de la même manière qu’elles s’avertissent dans la ruche, lorsqu’elles se préparent à sortir pour faire un nouvel essaim.

Il y a beaucoup d’apparence que les Bourdons sont les mâles des abeilles, comme le Roi est la femelle. Mais nous en parlerons au mot Bourdon.

On dit pour le moins aussi communément, Mouche à miel, que l’on dit, Abeille. Voyez Mouche à miel.

On a souvent fait entrer les abeilles dans des devises. Une abeille avec ce mot d’Horace, Studiosa florum, est la devise d’un homme appliqué à des ouvrages d’esprit. Elle conviendroit encore mieux à une femme savante. Une ruche, & Labor omnibus unus, convient à une société de gens qui travaillent de concert. Et avec ce mot pris de Virgile, Ore legunt sobolem, on l’a appliqué aux Prédicateurs. Et ceux-ci à des Savans, Utile dulci, ou E pluribus unum. Ephèse a une grosse abeille au revers de ses médailles. Les abeilles, si l’on en croit M. Reger, étoient le symbole des Colonies, aussi-bien que celui de la sagesse. Sic vos non vobis fut appliqué à Charles V, lorsqu’il fit la guerre pour rétablir le Duc de Sforce, dans le Duché de Milan. Une abeille qui voltige sur les fleurs, Ut prosim, pour marquer un homme qui consacre toutes ses veilles & ses travaux à l’utilité du public. Louis XII entrant dans Gènes, parut avec un habit blanc semé d un essaim d’abeilles d’or, au milieu duquel étoit le Roi, avec ces mots : Rex non utitur aculeo, le Roi n’a point d’aiguillon, pour faire connoître aux Génois, qu’il leur pardonnoit leur rébellion.

Abeille, est l’une des douze constellations australes, qui ont été observées par les Modernes depuis les grandes navigations. Ozan. Elle est composée de quatre étoiles de la cinquième grandeur.

Abeille, se dit quelquefois figurément de ceux qui parlent, ou qui écrivent élégamment. Xénophon a été appelé la Muse & l’abeille Athénienne, à cause de la douceur de son style. M. Scud. Mais ces sortes de métaphores, qui sont fort bonnes en Grec, ne sont point tolérables dans notre langue, ou du moins ont besoin de quelqu’adoucissement. C’est avec cet adoucissement que Mlle Scuderi s’en est servie : elle ne dit pas crûment que Xénophon étoit l’abeille Athénienne, mais qu’il a été appelé la Muse & l’abeille Athénienne, à cause de la douceur de son style. Voilà trois adoucissemens. 1°. Il a été appelé, & non pas il étoit. 2°. La Muse & l’abeille Athénienne : ces deux mots servent à s’expliquer l’un l’autre. 3°. A cause de la douceur de son style. Cette raison approche encore la métaphore, & la rend plus intelligible. C’est à peu près de cette sorte qu’il faut se servir en François de la plûpart des métaphores, & il est bon de donner cet avis, sur-tout aux étrangers. Comme les sens figurés & les expressions métaphoriques frappent davantage l’esprit du Lecteur, que les expressions propres & simples, il arrive souvent que ceux qui étudient notre langue dans les bons Auteurs, remarquent avec attention ces sortes de mots, & en remplissent leurs recueils. Ils sont ensuite portés à croire qu’on peut s’en servir en toutes rencontres, parce qu’ils les ont remarqués dans un bon Auteur ; mais cela demande bien de la précaution, & un discernement que l’usage seul peut donner. Une expression métaphorique bien placée est d’un grand agrément ; mais elle ne vaut rien hors de sa place ; & sur-tout en François, il ne faut point s’en servir indifféremment, outre qu’on ne doit point transporter dans un style grave ce qu’un Auteur n’aura dit que dans un discours enjoué, ni détacher une expression hardie de tous les adoucissemens qui l’accompagnent. Cette remarque peut servir à toutes les pages de ce Dictionnaire. »