1796 : « Tatar de Kazan à la ruche », une gravure de Jacques Grasset Saint-Sauveur.

> « Homme tattare de Kazan » (Russie), à côté d’une ruche. Gravure de Laroque, coloriée à l’aquarelle, extraite de L’Encyclopédie des Voyages… de Jacques GRASSET SAINT-SAUVEUR, 1796.


L’auteur.

Jacques Grasset de Saint-Sauveur (1757-1810) a été diplomate avant de mener une très prolifique carrière d’écrivain, dessinateur et graveur. Il est né à Montréal, où son père André était secrétaire général de la colonie française du Québec, avant d’être diplomate à Trieste, puis dans les possessions de Venise en Adriatique, de Zante à Corfou. Rentré à Paris en 1764, Jacques Grasset poursuit ses études au collège des Jésuites Sainte-Barbe. Devenu diplomate comme son père et l’un de ses frères, il est vice-consul en Hongrie, puis dans les Echelles du Levant, puis au Caire. Il se tourne ensuite vers la littérature, se spécialisant rapidement et jusqu’à sa mort en 1810 dans les récits de voyages et les descriptions ethnographiques des peuples d’Europe, d’Asie, d’Afrique et des Amériques, qu’il illustre le plus souvent lui-même, avec l’aide de différents graveurs. Il profite de missions d’information confiées par le pouvoir royal pour enrichir sa documentation et ses compilations. Homme des Lumières, libertin et peut-être franc-maçon, il semble s’être activement engagé dans l’action révolutionnaire, proche des Sans-Culottes, signant de petits recueils de préceptes du nom de « Citoyen Jacques Grasset-S.Sauveur », voir de « Citoyen Grasset ». Sa famille est toutefois ruinée par la Révolution. Il reprend du service comme dessinateur sous le Directoire pour le ministère de l’Intérieur, mais suit aussi les pérégrinations d’une troupe de comédiens ambulants, et continue à dessiner et graver des portraits de ses contemporains. Alors que ses œuvres sont régulièrement rééditées après sa mort, certains de ses dessins ethnographiques inspireront des faïenciers de Limoges des décennies plus tard.

« L’Orient ».

Dans le volume « Asie » de son «Encyclopédie des voyages contenant l’abrégé historique des moeurs, usages, habitudes domestiques, religions, fêtes, supplices, funérailles, sciences, arts, et commerce de tous les peuples (…) » publié en 1796, le polygraphe Grasset passe en revue, dans un curieux désordre, de très nombreux peuples d’Extrême-Orient, chacun décrit en quelques pages suivies de deux gravures aquarellées : un homme et une femme en « habillement civil, ou militaire, ou religieux, ou de dignitaire. ». Appartenant dans une large mesure au courant des Orientalistes, il s’est tout particulièrement attaché aux peuples musulmans, de la Barbarie (l’Afrique du Nord) à la Perse, des Tatars de Crimée aux Circassiens (et surtout aux Circassiennes, dont il chante, comme d’innombrables auteurs libertins, « l’incomparable beauté »), des Tatars de Kazan aux Tatars Ouzbeks. Le Grand Turc l’a tout particulièrement inspiré, y compris son conseiller militaire français, le célèbre comte de Bonneval, « pacha Trois queues« ,  mais aussi, bien sûr, les intrigues compliquées du Sérail et du Harem. Les considérations de Grasset sur les Tatars de Kazan, pour brèves qu’elles soient, ne manquent pas de pertinence (ci-dessous): il relève l’influence croissante de la Russie sur ces descendants des hordes turco-mongoles, et le rôle contrasté, mais plutôt déclinent, des « moulas » (mollahs) dont il évoque indirectement l’appartenance au chiisme.

La ruche-panier est-elle vraiment tatare?

Panier en vannerie d’après Platearius, Le Livre des simples, 1480 (Bibliothèque municipale de Lyon)

La gravure que nous présentons ici est pratiquement l’une des seules chez Grasset où le personnage en costume typique est accompagné d’un élément matériel : une ruche en l’occurrence. Elle est en osier tressé, et recouverte d’une couche protectrice d’argile ou de bouse de vache séchée.  Une petite couronne de végétaux verts protège le panier de la chaleur et de la pluie. Un modèle que l’on retrouve sur d’innombrables gravures et enluminures d’Europe occidentale depuis le Moyen-Age. Au point que l’on peut se demander si le grand compilateur Grasset n’a pas purement et simplement recopié un modèle de ruche en osier trouvé parmi de nombreuses enluminures médiévales occidentales, ou dans l’un des nombreux manuels d’apiculture imprimés depuis le XVe siècle.


 Références :

Jacques GRASSET SAINT-SAUVEUR (1757-1810) [1796], Encyclopédie des voyages contenant l’abrégé historique des moeurs, usages, habitudes domestiques, religions, fêtes, supplices, funérailles, sciences, arts, et commerce de tous les peuples : et la collection complette de leurs habillemens civils, militaires, religieux et dignitaires, dessinés d’après nature, gravés avec soin et coloriés à l’aquarelle, Paris, chez l’auteur et chez Deroy, 1796, vol.1 : Europe, 520p. ; vol.2 : Asie, 370p., in-8 (reprint Kissinger Legacy, 2010).

Fac simile de l’ouvrage: https://play.google.com/books/reader?id=BD4TAAAAQAAJ&printsec=frontcover&output=reader&authuser=0&hl=fr&pg=GBS.PT112

La biographie et la bibliographie de Grasset sont assez fournies sur Wikipedia allemand : http://de.wikipedia.org/wiki/Jacques_Grasset_de_Saint-Sauveur

Bernard ANDRES, « De Montréal aux Échelles du Levant.  Jacques Grasset de Saint-Sauveur (1757-1810)», Cahiers de la Méditerranée [En ligne], no 75, 2007, mis en ligne le 10 juin 2008. URL : http://cdlm.revues.org/3933