1960. La polysémie symbolique et politique d’une affiche israélienne de promotion de l’apiculture



A première vue, par son objet (l’apiculture et le miel) comme par son style volontairement naïf (typique d’un courant affichiste dans l’Occident des années 1950-1960), cette affiche israélienne, peut-être à destination des écoles, est d’une grande banalité [1]. Sous l’œil critique de l’historien et apiculteur, elle est en réalité polysémique et, in fine, politique.


Le Keren Kayemeth LeIsrael (KKL, littéralement « Fonds national juif ») est fondé en 1901 lors du cinquième Congrès sioniste, avec pour mission d’acquérir des terres arables en Palestine, dans le cadre du projet d’y créer un « foyer national juif. » Sous le Mandat britannique (1920-1948), son champ d’action couvre potentiellement toute la Palestine mandataire, mais ses achats fonciers sont en réalité concentrés dans certaines régions occidentales : la plaine côtière et la Galilée (dont la vallée de Jezréel, aux sols humides particulièrement fertiles). Après la création de l’Etat d’Israël en 1948, l’action du KKL est pleinement intégrée au projet étatique israélien. Le KKL devient un acteur majeur de la gestion foncière, de l’aménagement rural et du reboisement à l’intérieur des frontières de l’État. Après la Guerre des Six Jours (1967) et l’occupation des territoires jordano-palestiniens, son implication s’étend ponctuellement au-delà de la « ligne verte », notamment en Cisjordanie (occupée) et à Jérusalem-Est (annexée), dans des projets d’aménagement controversés en raison du statut d’occupation sous lequel sont placés ces territoires. En 1960, une douzaine d’années donc après la création d’Israël, le KKL édite une série d’affiche de propagande pour la valorisation agricole et paysagère du territoire israélien. L’une de ces affiches est consacrée à l’apiculture et au miel : « בכוורת / Bamkvoret / « Dans la ruche » [2].

Une scène apicole idyllique

L’affiche présente une scène pastorale visuellement très construite : trois apiculteurs, vêtus de combinaisons blanches et de voiles protecteurs, travaillent au milieu de ruches en bois à cadres mobiles disposées de façon régulière [3]. Là où elles sont installées, la double fonction des ruches est implicite : la pollinisation des fruitiers et la production de miel. La composition est structurée en plans : au premier plan, alors que des abeilles (italiennes ligustica à coup sûr) butinent sur un arbre qui pourrait être un oranger (le miel d’agrumes est une spécialité israélienne), un apiculteur extrait un cadre de miel à côté de pots déjà remplis [4] ; à l’arrière-plan, des vergers en fleurs et des plantations en rangs géométriques encadrent la scène ; au fond, un village agricole, kibboutz ou mochav, apparaît au sommet d’une colline [5] – une localisation topographique archétypique des colonies sionistes depuis le Yishouv sous le Mandat, après la création d’Israël, et depuis 1967 dans les colonies illégalement implantées dans les territoires palestiniens sous occupation.

« Faire fleurir le désert »

L’apiculture est présentée comme une activité productive et harmonieuse. L’image valorise le travail humain en symbiose avec une nature que l’homme fait fructifier – le terroir de l’affiche est entièrement cultivé. Le message est clair : par le travail collectif, la discipline et la technique, il est possible de faire prospérer le territoire. L’affiche associe ainsi production agricole, beauté du paysage aménagé et construction nationale. Chaque élément visuel porte une charge symbolique. Les ruches et le miel évoquent la productivité, l’abondance et la douceur ; les abeilles (depuis très longtemps !) incarnent la coopération, l’ordre et l’efficacité collective. Les fleurs d’oranger et les arbres fruitiers symbolisent la fertilité, le renouveau et l’enracinement dans la terre. Les plantations d’arbres en rangs réguliers renvoient à la modernisation agricole et à la maîtrise de l’environnement. Le village sur sa colline en arrière-plan suggère l’idéal pionnier et communautaire [6]. Fondée sur le contrôle de la terre, au détriment de ses propriétaires ou exploitants d’avant 1948, l’ensemble construit une vision optimiste et organisée du territoire.


Au-delà de la scène agricole et de la propagande pour l’apiculture – un des fronts pionniers de la modernisation agricole depuis le Mandat, l’affiche (en réalité la série des affiches publiée par le KKL) véhicule un message politique et idéologique implicite : Israël est un pays jeune et dynamique en train de se construire, capable de transformer son environnement grâce au travail collectif et à la science. Et, avec l’activité apicole, on entre très vite dans l’omniprésente référence biblique à « une terre où coulent le lait et le miel » (Exode 3:8); et dans un mythe construit pendant des décennies : celui d’une terre qui aurait été aride et sans population, mais où on a su faire « fleurir le désert.» Cette affiche est sans doute moins banale qu’il y paraît à première lecture.


NOTES

[1] Nous l’avons repérée en 2024 sur le site de vente e-Bay

[2] L’affiche est multilingue. Outre l’hébreu : « IN THE BEE-HIVE ; DANS LA RUCHE ; EN EL COLMENAR ». Sur les pots : דבש (Dvash) « miel ». Mention éditoriale de bas d’affiche: « Publié par le Jewish National Fund / Keren Kayemeth LeIsrael – Jérusalem. »

[3] Par contraste avec l’apiculture palestinienne traditionnelle, présumée archaïque et improductive, utilisant des ruches cylindriques en argile, empilées et impossibles à déplacer.  Cf. sur ce blog la biographie de l’apiculteur Philip Baldensperger au tournant du siècle.

[4] La scène est invraisemblable : l’extraction se fait toujours assez loin des ruches, dans un local fermé, au risque de pillage généralisé si le travail se faisait au milieu des ruches…

[5] Le village est surmonté par un château d’eau, héritier souvent des tours de guet qui dominaient à leur création les colonies sionistes du Yishouv.

[6] Le kibboutz est alors l’institution symbolique la plus mise en avant dans l’Israël d’avant 1967 : une colonie agricole communautaire d’inspiration socialiste. Il a beaucoup compté dans la projection à l’international d’une image positive du jeune Etat, tout en occultant les conditions de la colonisation sioniste agricole de la Palestine avant et après 1948.


D’autres affiches du KKL contemporaines de l’affiche apicole (vers 1960)