Le changement climatique anthropocène impacte la biodiversité, donc les abeilles, et donc l’apiculture. Cette thématique n’est pas, là non plus, nouvelle dans les débats d’Apimondia. Mais la montée en puissance des conséquences du changement climatique lui donne à chaque congrès une acuité accrue. La session a été ouverte par une longue intervention d’Etienne Bruneau (CARI, Belgique), qui s’est appuyé sur cartes, diagrammes et autres courbes pour souligner que le réchauffement, désormais incontestable, est nettement plus marqué dans l’hémisphère nord.

L’impact sur les abeilles comme individus et groupe eusocial (superorganisme)
On sait que les abeilles se sont adaptées depuis des millions d’années aux changements climatiques. Et ont su s’adapter à une élévation des températures. : leur extension de l’Afrique et du Moyen-Orient vers l’Europe occidentale s’est faite lors du recul de la dernière glaciation (environ -100000/-10000ans). Alors qu’elles en étaient pratiquement absentes jusqu’au XVIIIe siècle, elles se sont implantées en Scandinavie, et remontent actuellement peu à peu vers les confins nord de l’Europe…
Les abeilles font preuve d’une forte résilience sociale : en hiver, avec leur capacité de thermo-régulation ; en été avec la division du travail dans le cycle de vie des abeilles estivales (DoL : division of labor). Mais cette résilience historique peut être remise en cause par l’accumulation et les synergies des problèmes : or, la globalisation de varroa destructor depuis 50 ans a été un facteur d’affaiblissement majeur. On relève ainsi :
. au niveau individuel, une moindre capacité de butinage (vitesse, distance, orientation)
. au niveau du groupe : si les abeilles savent résister au froid en hiver, elles ont nettement plus de difficulté à faire face à des étés très chauds. Leur cycle de vie estival tend à se réduire, et donc la taille et le ravitaillement de la colonie.
Les hivers moins froids favorisent le développement des maladies et des parasites (dont varroa) normalement affaiblis par le froid. Pour la faune comme pour les plantes, les pathogènes sont globalement favorisés par le réchauffement, ce qui risque d’entraîner une consommation accrue de pesticides et autres insecticides.

Les conséquences du changement climatique pour les abeilles et l’apiculture.
Le changement climatique en cours entraîne des stress nouveaux pour les plantes et fleurs, ce qui impacte les ressources alimentaires des abeilles, et modifie les calendriers apicoles traditionnels :
– Plus de CO2 dans les plantes, donc moins de protéines nutritives dans les tissus cellulaires ;
– Les floraisons donc les récoltes sont plus précoces, mais sont suivies de famines estivales ou automnales pour les abeilles, faute de floraisons ultérieures ;
– Multiplication des risques de gelées sur des floraisons plus précoces qu’à l’habitude ;
– Pour pallier les pénuries ou les risques de famine, les abeilles tendent à collecter des nectars et pollens jusque-là peu utilisés (ex. du lierre en 2021 en France) ;
– Du fait du stress hydrique, il y a moins de nectar disponible, et il est moins liquide. Du coup, la viscosité des miels augmente en proportion de la moindre disponibilité de liquides dans la ruche ;
– Apis mellifera travaille plus difficilement quand la température atteint et dépasse 35°C. Or, les abeilles dépensent nettement plus d’énergie à refroidir la colonie qu’à se réchauffer en hiver…
– Il faut surveiller encore plus les colonies, et sans doute privilégier les colonies de taille moyenne et qui consomment modérément. Le calendrier apicole doit évoluer. Il faut protéger les ruches du soleil ; surveiller l’accès à l’eau des colonies.
Les statistiques peuvent être trompeuses. Car si la production de miel tend à augmenter dans l’hémisphère nord, c’est seulement la conséquence de l’augmentation du nombre de ruches. Alors que la production par ruche est en diminution structurelle pluri-annuelle.
L’exemple des menaces sur miel de pin de Muğla (Turquie égéenne).
L’actualité le démontre ces dernières années, de la Californie au Pakistan, de la France à l’Australie : les intempéries extrêmes se multiplient, sécheresses, incendies (mégafeux) et inondations, tornades et typhons. Si l’on se focalise sur la Turquie, on peut prendre l’exemple de la région égéenne de Muğla (7), au sud-ouest. Cette région produit plus de 90 % du miel de pin mondial, avec environ 6 000 familles d’apiculteurs et 1,250 million de ruches locales, plus 3,5 millions de ruches de transhumance en septembre-octobre-novembre.. Or, depuis 2019, se cumulent dans cette région longues sécheresses, pluies diluviennes, hivers doux puis gelées de printemps lors de la floraison. Et la région a été impactée en juillet-août 2021 par deux semaines d’incendies majeurs dans des zones déjà affectées par la sécheresse. « Heureusement », ces incendies ont eu lieu alors que les ruches de l’Egée étaient pour partie en transhumance en Anatolie orientale, et avant la grande transhumance d’automne des régions orientales vers l’Egée. Mais on estime que 9000 tonnes ont été perdues en 2021 sur une production habituelle de 15000 tonnes, qui tend à stagner, voire à diminuer, du fait de ces calamités… Il faudra de nombreuses années pour que la forêt d’avant incendie se reconstitue. Par ailleurs, du fait du réchauffement, des menaces sérieuses pèsent sur Marchalina hellenica, (Çam pamuklu biti / le pou du cotonnier du pin), une cochenille du pin rouge dont les abeilles lèchent l’exsudat sucré pour le transformer en miel de pin.

Le réchauffement climatique plus spécifiquement dans la zone MENA
La région MENA (Moyen-Orient-Afrique du Nord), en partie déjà semi-aride ou aride, et largement en stress hydrique, est particulièrement affectée par le réchauffement climatique, l’extension de la sécheresse et la multiplication des inondations (les deux sont liées par le durcissement et l’imperméabilisation des sols qui, par ailleurs, se salinisent).
Là plus encore qu’ailleurs, il convient donc de récupérer les eaux pluviales par tous les moyens (haies, tranchées, scarification des sols) ; valoriser les eaux grises usées par recyclage et affectation à l’agriculture ; planter des arbres et plantes partout où cela est possible, adaptés à la sécheresse et au réchauffement (jujuba, safran, lavande…)
Concernant l’apiculture, il faut impérativement privilégier les souches locales, les écotypes locaux adaptés à des climats arides à la chaleur et à la sécheresse (A.m.syriaca, intermissa, sahariensis, jemenetica…). C’est l’objet du programme méditerranéen MEDIBEES). Or elles avaient souvent été abandonnées au profit de souches plus « productives » (A.m.ligustica, carnica), sous-espèces exogènes qui se révèlent inadaptées dans le contexte du réchauffement, et des sécheresses accrues.
