Située au sud de l’Australie-Méridionale, à environ 13 km du continent et à 112 km au sud-ouest d’Adélaïde, l’île Kangourou (Kangaroo Island, KI) est la troisième plus grande île d’Australie avec une superficie d’environ 4 405 km². Découverte par les Européens au début du XIXᵉ siècle, elle doit son nom aux nombreux kangourous observés par l’explorateur britannique Matthew Flinders en 1802. Son relief varié associe plateaux calcaires, falaises littorales et forêts d’eucalyptus, ainsi qu’une flore particulièrement riche adaptée au climat méditerranéen du sud australien. Longue d’environ 145 km et large de 50 km, elle se caractérise surtout par une très faible densité de population humaine et par un isolement naturel important. Au milieu du XIXᵉ siècle, l’économie locale de colonisation reposait principalement sur l’agriculture, l’élevage et l’exploitation forestière. La population est très réduite : quelques dizaines d’habitants, baleiniers et pêcheurs, quand commence la colonisation officielle, en 1836, avec l’arrivée de colons britanniques ; entre 3 et 400 habitants dans la décennie 1880. Cet isolement géographique a joué un rôle décisif dans l’histoire apicole de l’île. Les abeilles mellifères volent rarement à plus de quelques kilomètres de leur ruche et ne traversent pas de longues distances maritimes : cette barrière naturelle a ainsi offert un environnement permettant de maintenir une population d’abeilles relativement isolée. Cette particularité écologique allait bientôt transformer Kangaroo Island en un laboratoire naturel pour l’élevage apicole et, à partir de 1885, en un sanctuaire législatif destiné à préserver une race spécifique : l’abeille italienne ou ligurienne (Apis mellifera ligustica) [1].


1- Apis mellifera mellifera ponctuellement présente sur Kangaroo Island avant l’introduction de ligustica
Avant l’arrivée des abeilles italiennes dans les années 1880, il est très probable que l’île ait connu la présence de l’abeille européenne dite « noire », Apis mellifera mellifera. Cette sous-espèce, originaire d’Europe occidentale, a été la première introduite dans de nombreuses colonies britanniques au XIXᵉ siècle, notamment en Australie et en Nouvelle-Zélande. Les introductions précoces d’abeilles en Australie provenaient majoritairement de cette lignée génétique dite « M » (ou occidentale), importée par les colons européens pour la production de miel et la pollinisation.
Plusieurs sources indiquent que quelques habitants de Kangaroo Island possédaient des ruches d’abeilles noires avant les importations d’abeilles italiennes. Ainsi, l’un des premiers bénéficiaires des colonies liguriennes, M. Buick, à American River, avait auparavant détenu des ruches de « black bees ». Des études génétiques contemporaines confirment indirectement cette présence initiale : les analyses de l’ADN mitochondrial des abeilles actuelles de l’île révèlent des marqueurs appartenant à la lignée occidentale, ce qui témoigne d’un héritage ancien de mellifera introduites avant la création du sanctuaire. Toutefois, dès le milieu des années 1880, un effort systématique a été entrepris pour éliminer ou remplacer ces colonies afin d’établir une population dominée par la sous-espèce italienne. Les essaims d’origine européenne ont été progressivement supprimés ou hybridés avec les nouvelles reines liguriennes dans des ruches rendues orphelines. Ce processus de substitution génétique, combiné à l’isolement géographique de l’île, a contribué à transformer Kangaroo Island en une population apicole largement dominée par la lignée italienne, même si des traces génétiques plus anciennes subsistent probablement dans le patrimoine de certaines colonies.
2- Chronologie, acteurs et motivations de l’introduction des abeilles italiennes
L’introduction des abeilles italiennes en Australie et sur Kangaroo Island s’inscrit dans un mouvement international à partir du milieu du XIXᵉ siècle [2]. L’abeille ligurienne (Apis mellifera ligustica), originaire d’Italie du nord, était réputée pour sa douceur, sa productivité et sa moindre propension à l’essaimage, qualités qui la rendaient particulièrement attractive pour les apiculteurs. D’autant que des éleveurs italiens ont profité de la publicité internationale faite à ligustica par le célèbre apiculteur silésien et prêtre catholique Jan (Johann) Dzierżon (1811-1906). A Kangaroo, le processus débute en 1880 lorsque l’apiculteur Charles Fullwood rapporte en Australie plusieurs reines italiennes achetées à Londres, elles-mêmes importées d’Italie. Ces colonies sont d’abord établies à Melbourne puis à Brisbane, dans le Queensland, où elles servent de base à un programme d’élevage. En 1882 et 1883, Fullwood renforce ce cheptel en commandant plusieurs reines supplémentaires à un éleveur italien réputé, Charles Bianconcini, à Bologne . Le long trajet est toujours aléatoire ; sur les 12 reines commandées en 1882, cinq ont survécu à l’arrivée ; et sept sur les 12 commandées en 1883. Pour résumer, donc: les premières reines italiennes importées sur l’île Kangourou ont été élevées à partir de celles reçues à Adélaïde, qui provenaient de Brisbane, dans le Queensland, elles-mêmes importées d’Italie, via Londres…
L’idée d’introduire ces abeilles en Australie-Méridionale apparaît officiellement lors d’une réunion de la Chambre des manufactures d’Australie-Méridionale le 6 décembre 1883. L’apiculteur Arthur E. Bonney annonce alors l’arrivée prochaine d’une colonie de liguriennes en provenance du Queensland et suggère d’établir une population isolée sur Kangaroo Island afin d’en préserver la pureté [3]. Cette proposition s’appuie sur un argument biologique majeur : l’accouplement des reines se fait en vol libre et ne peut être contrôlé par l’éleveur (l’insémination artificielle n’est pas encore connue à l’époque), ce qui rend difficile la conservation d’une race pure dans des régions où différentes sous-espèces coexistent.
La première colonie ligurienne arrive à Adélaïde en décembre 1883, transportée depuis Brisbane. Elle est issue de l’une des reines importées par Fullwood peu auparavant. Au printemps suivant, Bonney multiplie cette colonie et produit plusieurs essaims. Durant les vacances de Pâques 1884, l’un d’eux est transporté sur Kangaroo Island par le juge Boucaut et remis à un apiculteur local, M. Buick, à American River. Une seconde colonie est envoyée en juin 1884 à Smith’s Bay. D’autres envois suivent la même année et en 1885, notamment après l’arrivée de nouvelles reines importées directement d’Italie. Cette série d’introductions marque la naissance d’un projet ambitieux : transformer Kangaroo Island en centre d’élevage de reines liguriennes pour l’ensemble des colonies australiennes et, potentiellement, pour le marché international.
3- Débats et acteurs politiques et économiques autour du vote de la loi
L’adoption d’une loi spécifique s’explique par la difficulté biologique à préserver la pureté génétique d’une population d’abeilles dans un environnement ouvert. Les apiculteurs savaient déjà que les reines s’accouplent en vol avec des mâles provenant parfois de plusieurs kilomètres. Dans un contexte où l’abeille noire européenne commençait à être assez répandue en Australie, les croisements étaient inévitables et pouvaient rapidement altérer les caractéristiques recherchées de la race italienne. Dès 1883-1884, certains membres de la Chambre des manufactures et de la communauté apicole d’Adélaïde défendent donc l’idée de créer un « sanctuaire insulaire ». Kangaroo Island apparaît comme l’endroit idéal : située à plus de dix kilomètres du continent, elle constitue une barrière naturelle que les abeilles ne franchissent généralement pas. Cette configuration géographique permettrait de maintenir une population génétiquement isolée.
Le projet de loi est présenté au Parlement de la colonie d’Australie-Méridionale par Henry Edward Downer sous le titre « Ligurian Bees Bill. » Les partisans du texte, parmi lesquels Arthur Bonney et plusieurs apiculteurs, mettent en avant les perspectives économiques : l’île pourrait devenir un centre mondial de production de reines italiennes, destinées aux autres colonies australiennes et à la Nouvelle-Zélande. Les opposants, moins nombreux, s’inquiètent surtout de la contrainte imposée aux habitants de l’île et du caractère interventionniste de la mesure. Malgré ces réserves, l’argument économique et scientifique l’emporte. En 1885, l’Assemblée coloniale d’Australie-Méridionale adopte la loi, consacrant officiellement Kangaroo Island comme réserve apicole dédiée à l’abeille ligurienne.
4- Les dispositions de la loi et son efficacité


Le Ligurian Bee Act de 1885 voté par l’Assemblée d’Australie-Méridionale [4] constitue une législation de protection étonnamment moderne pour l’époque, puisqu’elle vise explicitement à préserver une population animale domestique par des mesures juridiques et territoriales. Le texte stipule qu’aucune personne ne peut introduire, posséder ou élever sur Kangaroo Island des abeilles autres que des abeilles italiennes. Toute infraction est passible d’une amende pouvant atteindre dix livres pour la première sanction, et cinquante livres en cas de récidive, des sommes non négligeables pour l’époque.
La loi prévoit également des mécanismes de contrôle : un officier de police ou une personne autorisée par un magistrat peut pénétrer dans une maison, un navire ou un bâtiment de l’île afin de vérifier la présence éventuelle d’abeilles non conformes. Cette dimension coercitive montre que les autorités coloniales entendaient véritablement garantir l’isolement génétique de la population apicole. Ce dispositif juridique a été progressivement complété par des mesures de quarantaine très strictes, notamment l’interdiction d’introduire des abeilles, du matériel apicole ou certains produits dérivés sur l’île. Ces dispositions ont été réaffirmées et modernisées au XXᵉ siècle, notamment lors de révisions législatives en 1931, puis dans le cadre du Livestock Act de 1997.
Dans les faits, la loi ne crée pas immédiatement une population totalement pure, car certaines colonies d’origine européenne subsistaient encore et des essaims sauvages pouvaient être installés dans certaines zones forestières de l’île[5]. Ces colonies d’abeilles noires furent progressivement détruites ou remplacées. Des témoignages indiquent que ces opérations d’élimination se poursuivirent jusque dans les années 1960 sur certaines parties du territoire, notamment sur la péninsule de Dudley. Néanmoins, combinée à l’isolement géographique de l’île et aux efforts des apiculteurs locaux pour remplacer les anciennes colonies, elle a progressivement permis l’établissement d’une population très majoritairement ligurienne. Aujourd’hui encore, Kangaroo Island est présentée comme l’un des rares refuges d’abeilles italiennes relativement préservées, ce qui témoigne de l’efficacité à long terme de cette législation pionnière en matière de conservation génétique apicole.
Malgré ses imperfections, la loi contribua à structurer rapidement une activité apicole spécialisée dans l’élevage de reines. Dès les années 1880, l’apiculteur d’origine allemande August Fiebig établit un rucher à Hog Bay et entreprit un programme d’élevage commercial de reines liguriennes destinées aux apiculteurs australiens. Cette activité se développa au point que l’exportation de reines devint l’un des avantages économiques attendus de la création du sanctuaire. Par la suite, l’État sud-australien lui-même soutint cette filière : en 1944, un rucher gouvernemental de sélection de reines fut établi à Flinders Chase afin d’améliorer la production et la diffusion de lignées sélectionnées. Le Ligurian Bee Act annonce, très modestement, la future industrie exportatrice australienne d’abeilles italiennes dans le monde entier.
5- Kangaroo comme conservatoire de ligustica, confronté aux études génétiques contemporaines
Du point de vue historique, la loi a incontestablement permis de maintenir une population d’abeilles relativement isolée et distincte du reste de l’Australie. L’objectif initial — empêcher les croisements avec l’abeille noire européenne largement répandue sur le continent — reposait sur une intuition biologique correcte : les reines s’accouplent en vol libre avec des mâles provenant de différentes colonies, ce qui rend très difficile la conservation d’une race pure dans une région où plusieurs sous-espèces coexistent. L’insularité de Kangaroo Island constituait donc une solution efficace pour limiter ces hybridations.
Cependant, l’idée selon laquelle l’île abriterait une population absolument « pure » d’abeilles liguriennes est aujourd’hui considérée avec prudence par les chercheurs. Les archives historiques montrent que plusieurs introductions successives d’abeilles ont eu lieu dans les années 1880, certaines provenant d’Italie, d’autres du Queensland, où les lignées avaient déjà pu se croiser avec des abeilles noires. De plus, la présence antérieure de mellifera sur l’île signifie que les premières générations ont probablement connu des hybridations. La loi a donc plutôt permis de préserver une population relativement stable et dominée par l’abeille italienne, plutôt qu’une pureté génétique absolue. Son efficacité tient moins à l’exclusion totale de toute hybridation initiale qu’à la limitation des introductions ultérieures et au maintien d’un isolement durable par rapport aux populations continentales.
Depuis les années 1990, plusieurs études génétiques ont examiné l’origine et la structure des populations d’abeilles de Kangaroo Island [6]. Les premières analyses utilisant l’ADN mitochondrial ont produit un résultat surprenant : certaines lignées portaient des marqueurs génétiques associés à la lignée occidentale (A. m. mellifera), ce qui semblait contredire l’idée d’une population entièrement italienne. Des recherches plus récentes, fondées sur des analyses génétiques plus complètes (microsatellites et SNP), ont apporté une interprétation plus nuancée. Elles montrent que les abeilles de l’île possèdent en moyenne environ 90 % d’ascendance provenant de la lignée européenne à laquelle appartient Apis mellifera ligustica. Cette proportion est nettement plus élevée que dans la plupart des populations australiennes, où les abeilles domestiques présentent environ 70 % d’ascendance italienne.
Ces travaux suggèrent donc que les abeilles de Kangaroo Island sont probablement issues d’un mélange initial entre abeilles italiennes et abeilles noires, mais que la composante italienne domine très largement dans le génome nucléaire. L’isolement géographique et la législation ont contribué à maintenir cette structure génétique relativement stable pendant plus d’un siècle. Par ailleurs, les études montrent que la diversité génétique reste suffisante et que les niveaux de consanguinité sont faibles, ce qui indique une population globalement saine malgré son isolement.
La Loi de 1885 et la sanctuarisation de ligustica sur Kangaroo Island trouvent un écho assez rapide, bien que discret, dans la presse apicole internationale, par exemple dans l’ American Bee Journal, ou dans le British Bee Journal. Il est pourtant évident que cette mesure législative de protection de 1885 est innovatrice pour l’époque. La protection légale d’un insecte domestique n’existait pas encore formellement à l’époque [7]. Et l’idée d’une île-réserve génétique (biosecurity island sanctuary) pour une race d’abeilles était totalement expérimentale, et une forme inédite des Jardins d’acclimatation qui se multiplient au XIXe siècle en même temps que les impérialismes coloniaux. Mais la loi – votée dans un petit territoire des Antipodes et appliquée à un confetti insulaire, n’a pas trouvé écho, ou suscité de débat, dans l’Empire britannique ou ailleurs. Elle n’a pas servi de modèle immédiat pour d’autres législations [8]. Il faudra pour cela attendre la fin du XXe siècle.
NOTES
[1] BARRETT Peter [1995-2011], The Immigrant Bees 1788-1898: A Cyclopedia on the Introduction of European Honey Bees into Australia and New Zealand, 5 vol., Springwood (New South Wales), Barrett Publications, 1995-2011; [2010], The Kangaroo Island Ligurian Bee Sanctuary, Springwood (New South Wales), P. Barrett Publications, 2010.
[2] MACKAY Angus [1884], The Honey Bee in Australia, Sydney, John Sands, Printers, 1884; [1885], Bees and Honey in Australia, Sydney, 1885.
[3] BONNEY Arthur Edward.[1884], Modern beekeeping. A paper, Adelaide, W.K. Thomas & Co., 1884, 8p., Reprinted from The Adelaide Observer, February 1884. Bonney, qui sera président de la South Australian Beekeepers’ Association, est l’un des introducteurs de ligustica en Australie et donc à Kangaroo Island.
[4] GOVERNMENT OF SOUTH AUSTRALIA [1885], The Ligurian Bee Act. Act to Encourage the Culture of Ligurian Bees at Kangaroo Island, Adelaide, Government Printer, 1885.
[5] JOLLY Bridget [2004], The Bees of Kangaroo Island: History and Development of the Ligurian Bee Sanctuary, Adelaide, South Australian Apiarists’ Association, 2004; [2004], « South Australia’s Early Ligurian Beekeeping — and a Lingering Kangaroo Island Fable », Journal of the Historical Society of South Australia, 2004, n° 32, p. 69-81.
[6] Par ex.: CHAPMAN Nadine C., SHENG Jiani, LIM Julianne et alii [2019], « Genetic Origins of Honey Bees (Apis mellifera) on Kangaroo Island and Norfolk Island (Australia) and the Kingdom of Tonga », Apidologie, 2019, vol. 50, n°1, p. 28-39; GLATZ Reginald V. [2015], « Curious Case of the Kangaroo Island Honeybee Apis mellifera Linnaeus, 1758 (Hymenoptera: Apidae) Sanctuary », Austral Entomology. Journal of the Entomological Society of Australia, 2015, vol. 54, n°1, p. 117-126; OLDROYD Benjamin P., SHEPPARD Walter S., STELZER Joseph A. [1992], « Genetic Characterization of the Bees of Kangaroo Island, South Australia », Journal of Apicultural Research, 1992, vol. 31, n°3-4, p. 141-148.
[7] Quelques textes des XVIIe et XVIIIe siècles répriment la destruction d’abeilles en ruches et de vers à soie. Les premières mesures de protection concerneront le papillon Apollo dans les Alpes européennes dans les années 1920. Le mouvement de protection d’insectes ne prendra de l’ampleur qu’à partir de l’adoption en 1973 de la Convention sur le commerce international des espèces menacées.
[8] Une réserve pour les abeilles carnioliennes sera établie à la fin du XIXe s. dans le parc national de Coorong (toujours près d’Adélaïde, Australie-Méridionale), et une autre au début du XXe s. sur l’île de Rottnest, au large de Perth (Australie-Occidentale).
