XVIe s. – Les abeilles de Moscovie, ou l’apiculture de forêt, sur des gravures de la célèbre Cosmographie universelle de Sebastian Münster


Les abeilles de Moscovie, ou l’apiculture de forêt – et ses ours

Les milliers de pages de la Cosmographie universelle de Sebastian Münster, dans ses nombreuses éditions en différentes langues à partir de 1544, sont illustrées de cartes générales ; de plans et de vues panoramiques de villes en pleine ou double page; de gravures de personnages célèbres et de scènes de genre1 ; et d’animaux ordinaires ou extraordinaires, parfois mythologiques. Parmi ces éléments du règne animal, les abeilles apparaissent à une occasion : dans l’évocation de la Moscovie.

Dans les pages consacrées à la Moscovie dans le Livre IV (Das Vierte Buch), quatre versions iconographiques sont repérables dans les nombreuses éditions en latin, allemand, français et italien.



L’une représente une femme portant un récipient, et s’apprêtant à récolter le miel d’un essaim – ou peut-être l’essaim lui-même, installé au creux d’une branche en hauteur d’un tronc2.

Une autre représente un apiculteur (un moine?) ou une apicultrice, portant un masque grillagé de protection, et intervenant devant deux ruches en osier tressé posées sur une étagère en bois.

Une troisième représente deux ruches en paille sur un support, et protégées par un toit en bois incliné. Cette même gravure est également utilisée dans une page du Livre III consacrée à la Livonie -voisine donc de la Moscovie. Sur le sol, quelques lézards (ou souris?) rodent à proximité des ruches…


Le point commun à ces trois gravures est qu’elles sont accompagnées du même ours noir en mouvement.

Une autre version de cet ours existe, la tête entouré d’abeilles vraisemblablement en train de l’attaquer pour protéger leur colonie du pillage.

Ces différentes gravures sont accompagnées du même texte, quelle que soit la langue de l’édition. Citons une des versions françaises  (Livre IV, pp.1130-1131, 1552-3) à propos de la Moscovie:

« En tout le pays de Moscovie […] la plus certaine moisson qu’ils y recueillent consiste en cire & miel. Car tout le pays est plein de mousches fertiles, lesquelles ne font pas leur miel dedans les ruches que les gens de village ont accoutumé de faire, mais dedans les creux des arbres, tant y en a. Par ce moyen on peut là voir dedans les forestz & bois espes comme des armées de mousches pendues aux branches des arbres : & n’est point besoing qu’on sonne des bassins pour les appeler. On trouve bien souvent de grosses masses de rayons de miel et borneaux de cire cachés dedans les arbres, et du vieil miel que les mousches y ont laissé : & la raison est pour ce que le pays n’est là guieres peuplé & d’avantage comme seroit il possible d’aller fouiller dedans un chacun arbre en ces forestz si drues & si grandes ? Brief c’est une chose incroyable de l’abondance du miel qu’on trouve dedans ces bois […] Il y a grande quantité d’ours en ces regions là, lesquelz cherchent de tous costez les mouches & le miel […] »


L’apiculture de forêt, de la Pologne à la Russie d’Europe

Au départ de la Méditerranée à l’ère glaciaire, l’abeille noire Apis mellifera mellifera (A.m.m.)s’est montrée capable de s’adapter aux conditions climatiques continentales rudes de l’Europe orientale, avec des hivers longs et très froids et des étés chauds. Le nord-est de l’Europe, de la Pologne à la Russie continentale jusqu’à l’Oural, a été longtemps occupé par de vastes forêts. Mellifera s’est adaptée à ce milieu spécifique, comme en témoigne son nom vulgaire, « abeille de forêt », repris en 1935 par le scientifique russe Alpatov en A.m.m. silvarum.

Les forêts de Moscovie sur une édition colorée d’une carte de la Cosmographie

L’apiculture de forêt (en allemand Zeidlerei) a, pendant des siècles, reposé sur l’exploitation des essaims sauvages installés dans des troncs d’arbres, soit dans des trous naturels, soit dans des cavités creusées par l’homme. Les troncs étaient en général marqués du signe de l’apiculteur qui s’en occupait. S’y ajoutaient les ruches-troncs des villages, souvent sculptées et décorées (82 % des 6 millions de ruches russes en 1910). Cette économie apicole, qualifiée de bartnik, ou bortnik, du nom des apiculteurs travaillant pour les propriétaires, était soumise à une triple législation impériale, seigneuriale et coutumière. La Moscovie – la Russie d’Europe a, dès lors, pu exporter massivement de la cire à usage religieux (des cierges, plus que du miel) vers l’Empire byzantin jusqu’au XVe s., et vers l’Europe occidentale via la mer Baltique, mais aussi via Venise et Gênes.

Avec le défrichement progressif de la Russie centrale à partir des XVe-XVIe siècles, le bartnik forestier tend à diminuer, au profit des ruchers villageois ou des domaines seigneuriaux, regroupant majoritairement des ruches-troncs (82 % des 6 millions de ruches russes en 1910), souvent sculptées et décorées. A partir du début du XVIIIe s. (Pierre le Grand) on passe donc d’une apiculture majoritairement de cueillette de ressources naturelles et d’essaims sauvages en forêt à une apiculture d’élevage de proximité.

L’ennemi principal de cette apiculture de forêt est la gourmandise des ours, en forêt comme dans les ruchers ruraux… En forêt, habiles à grimper aux arbres, protégés par leur pelage épais, ils plongent leurs pattes dans les troncs des arbres, et en dévore le mélange gâteaux de cire / couvain / miel. Leur travail de prédation est plus facile – et plus dangereux pour l’homme- dans les ruchers des villages, dont ils pillent les colonies, une scène très fréquente dans l’iconographie médiévale et moderne, un peu moins dans la numismatique. Les hommes ont inventé nombre de pièges pour empêcher cette concurrence sauvage des ursidés sur la ressource apicole.


L’auteur : le cartographe Sebastian Münster (1488-1552)

Sebastian Münster est né en 1489 à Nieder-Ingelheim, près de Mayence. Il est mort lors d’une épidémie de peste à Bâle en 1552. Tout en menant des études de théologie, il s’intéresse aux mathématiques, à l’astronomie, aux langues anciennes et à la géographie. Ordonné au monastère franciscain de Pforzheim, il devient en 1512 moine de l’ordre des Cordeliers à Tübingen. Il est lecteur de théologie et de philosophie à Tübingen, à Heidelberg, puis à Bâle (où il ajoute l’hébreu à l’enseignement de la théologie). Il côtoie à cette époque Johannes Stöffler (1452-1531), mathématicien et astronome, considéré parfois comme le premier véritable professeur de géographie en Allemagne, et qui sera son directeur de thèse. Convaincu par les idées contestataires de Martin Luther, Münster quitte l’habit franciscain en 1529, et rejoint l’Église réformée suisse. D’abord professeur, Münster sera ensuite élu recteur de l’Université de Bâle en 1547.

Religieux, théologien et professeur d’université, Münster a beaucoup écrit 4. Professeur d’hébreu, il a publié des grammaires et des dictionnaires bi- ou trilingues (hébreu, grec, latin). Il a participé à des éditions en hébreu et en latin de la Bible. Il a rédigé des ouvrages ou des cartes historiques et géographiques (dont des représentations de l’Europe en figure monarchique féminine), des textes d’astronomie, etc..


La Cosmographie universelle, un ouvrage majeur dans l’histoire de la cartographie moderne

A partir de 1540, il travaille au projet ambitieux d’une description du monde, à la fois cartographique, géographique et historique. D’où sa Cosmographia universalis []le titre allemand premier est Beschreibung aller Länder[…], dont la première édition est imprimée en 1544, chez son beau-frère Henrich Petri, imprimeur de cartes et plans à Bâle.

Sa démarche associe la représentation de la Terre selon une méthode astronomique et géométrique (les parallèles et les méridiens) qui reprend les grands principes de la géographie ptoléméenne 5; et une géographie descriptive et historique théorisée par Strabon. L’ouvrage, gigantesque par son ambition totalisante (la redondance cosmographie universelle en atteste), est par définition sans cesse en chantier pour y intégrer de nouvelles informations et des actualisations : en un siècle (1544-1650), on compte une bonne cinquantaine d’éditions. Dans une démarche littéralement encyclopédique, qui aurait mobilisé plus de 120 collaborateurs, il associe des cartes à différentes échelles, des petits pays aux continents et au globe ; des plans scénographiques (parfois dessinés par de grands artistes, comme Hans Holbein) ; des textes descriptifs plus ou moins copieux ; des généalogies dynastiques, et des vignettes illustratives en partie connectées au texte. Les continents sont traités successivement sans oublier le continent juste découvert – America. La démarche cartographique de Münster s’inscrit dans un mouvement d’ampleur pendant la Renaissance, avec la publication de nombreux atlas et des cartes de plus en plus précises : le Theatrum orbis Terrarum d’Ortelius (1570) ; le Civitates Orbis Terrarum de Braun et Hogenberg (1572) ; les cartes et travaux des néerlandais Gerardus Mercator (1512-1594), Abraham Ortelius (1527-1598), Judocus Hondius (1563-1612), Willem (1571-1638) et Joan Blaeu (1598-1673), etc. Toutes cartes qui attestent du dynamisme des représentations européennes du monde pendant la première mondialisation.


Différents frontispices d’éditions successives en différentes langues


BIBLIOGRAPHIE

Les principales éditions de MÜNSTER Sebastien, Cosmographia universalis […] :

en allemand, en Suisse et en Allemagne Cosmographia. Beschreibung aller Lender durch Sebastianum Munsterum, in welcher begriffen Aller völcker, Herrschafften, Stetten und namhafftiger flecken, herkommen: Sitten, gebreüch, ordnung, glauben, secten vnd hantierung, durch die gantze welt, vnd fürnemlich Teutscher nation. Was auch besunders in iedem landt gefunden, vnnd darin beschehen sey. Alles mit figuren vnd schönen landt taflen erklert, vnd für augen gestelt ;puis : Cosmographei oder beschreibung aller länder, herrschafften, fürnemsten stetten, geschichten, gebreüchen, hantierungen etc. […]. oder Cosmographey. : 1544, 1546, 1548, 1550, 1553, 1556, 1558, 1561, 1564, 1567, 1569, 1572, 1574, 1578, 1588, 1592, 1598, 1614, 1628

en latin – Cosmographiae uniuersalis Lib[ri] VI. in quibus, iuxta certioris fidei scriptorum traditionem describuntur, Omniu[m] habitabilis orbis partiu[m] situs, propriaeq[ue] dotes. Regionum Topographicae effigies. Terrae ingenia, quibus fit ut tam differentes & uarias species res, & animatas & inanimatas, ferat. Animalium peregrinorum naturae & picturae. Nobiliorum ciuitatum icones & descriptiones. Regnorum initia, incrementa & translationes. Omnium gentium mores, leges, religio, res gestae, mutationes : Item regum & principium genealogiae / Autore Sebast[iano] Munstero, Basileae, apud Henrichum Petri: 1550, 1552 , 1554, 1559, 1572, 1575

en français, en Suisse et en France La cosmographie universelle. Contenant la situation de toutes les parties du monde, avec leurs proprietez & appartenances […]: 1552 (à Bâle), 1556, 1560, 1565, 1568, 1575 (à Paris). Lire l’édition de 1552 en français : https://www.e-rara.ch/bau_1/doi/10.3931/e-rara-9029

en Italie et en italien – Cosmographia universale distributta in sei libri … raccolta in un volume da diversi e approbati autori per Sebastiano Munstero : 1558, 1575

en Bohême et en tchèqueKozmograffia Cžeská: To gest wypsánij, o položenij Kragin neb Zemij y Obyčegijch Národuow wsseho Swieta, a Hystorygij podlé Počtu Leth naněm zběhlých, prwé nikdá tak pospolku w žádném Jazyku newidaná : Praha, 1554

en Angleterre et en anglaisA briefe collection and compendious extract of the strau[n]ge and memorable things, gathered oute of the cosmographye of Sebastian Munster. Where in is made a playne descrypsion of diuerse and straunge lavves rites, manners, and properties of sundry nacio[n]s, and a short reporte of straunge histories of diuerse men, and of the nature and properties of certayne fovvles, fishes, beastes, monsters, and sundrie countries and places : London, 1572


Quelques références sur la Cosmographia universalis :

GALLOIS Lucien [1890] Les géographes allemands de la Renaissance, Paris, E. Leroux, 1890. Disponible sur BNF-Gallica :http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k56564410?rk=21459;2

BROC Numa [1986] La géographie de la Renaissance (1420-1620), Paris, Comité des travaux historiques et scientifiques-CTHS, 1986, 436p.

POTT Sandra [2005] « La Cosmographei (1544) de Sebastian Münster, une approche protestante de la cosmographie au tournant du Moyen Age et des Temps Modernes ? », in: Protestantisme(s) et autorité / Protestantism and authority, Anglophonia/Caliban, n°17, 2005.. pp. 75-85. En ligne : https://www.persee.fr/doc/calib_1278-3331_2005_num_17_1_1534

McLEAN Matthew [2007] The Cosmographia of Sebastian Münster. Describing the World in the Reformation, Ashgate Publishing, 2007, 378 p. 

W4XFY1 Cosmographia (Sebastian Munster) 648.

NOTES

1 Les gravures qui concernent, dans le Livre 3, les mines métalliques d’Europe centrale -des galeries à l’extraction, du broyage et traitement des minerais à la frappe des monnaies, sont remarquables, et valent presque en qualité et précision celles de L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, qui ne sera pourtant publiée que deux siècles plus tard… Pour les gravures illustrant notre texte, nous avons utilisé des éditions en allemand et en français de 1544, 1550, 1552, 1553, 1575, 1592, toutes accessibles sur internet (1553: coll.personnelle).

2 On pourrait aussi faire l’hypothèse de la scène classique d’un apiculteur ou d’une apicultrice à la poursuite d’un essaim en frappant une casserole – pour le faire se poser selon la légende ; pour en signaler alentour par le bruit le droit de propriété et de suite reconnu par le droit coutumier dans toute l’Europe.

3 Autant que faire se peut, nous avons respecté la graphie originelle du texte

4/ Plus de 224 titres sont ainsi répertoriés sur le site de la Bibliothèque digitale allemande, dont de nombreuses éditions/versions de la Cosmographie: https://www.deutsche-digitale-bibliothek.de/

5 En 1540, Münster a publié une première édition en latin du Geographia de Claude Ptolémée, rédigé en grec à Alexandrie vers 150 AD. Elle sera suivie de plusieurs autres travaux sur Ptolémée.